Au Forum régional Hand-in-Hand d’Abuja (16-18 septembre 2025), les dirigeants sahéliens et ouest-africains ont appelé à mobiliser 4 des 6 milliards de dollars nécessaires pour faire de l’irrigation le levier de leur souveraineté alimentaire.
Face à un déficit d’investissement de 6 milliards de dollars qui menace la sécurité alimentaire régionale, les dirigeants sahéliens et ouest-africains ont lancé lors du Forum régional Hand-in-Hand (16-18 septembre 2025) un appel pressant aux bailleurs internationaux et au secteur privé. Avec 2 milliards déjà engagés par les pays, il reste 4 milliards à mobiliser pour révolutionner l’irrigation et conquérir la souveraineté alimentaire de cette région vulnérable.
« L’avenir du Sahel—sa prospérité, sa stabilité et sa sécurité alimentaire—sera écrit dans l’eau. Sans sécurité hydrique, il ne peut y avoir de sécurité alimentaire. Sans source d’eau fiable, les discussions sur la transformation agricole sont purement académiques », a fait savoir le ministre nigérian de l’Agriculture et de la Sécurité alimentaire, le Sénateur Abubakar Kyari, dès l’ouverture de la rencontre Hand-in-Hand.
Face à ce défi, les pays ont déjà engagé plus de 2 milliards de dollars, « signalant une forte volonté politique », selon Mme Bintia Stephen-Tchicaya, Coordinatrice sous-régionale de la FAO pour l’Afrique de l’Ouest. Mais ces engagements nationaux restent insuffisants face aux besoins colossaux.
Le Nigéria, pays hôte, a présenté ses plans d’irrigation expansifs tandis que la Mauritanie mise sur ses jardins maraîchers alimentés par l’énergie solaire. Le Cameroun développe sa stratégie axée sur le riz et la Guinée privilégie sa transformation basée sur les données.
Ces programmes s’inscrivent dans le cadre de l’initiative Hand-in-Hand de la FAO, lancée en 2022, à laquelle dix pays de notre région ont adhéré et d’autres s’en inspirent, a souligné Dr Abdoulaye Mohamadou, Secrétaire exécutif du Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (Cilss).
L’urgence climatique justifie cette mobilisation exceptionnelle. Le changement climatique n’est pas une menace lointaine ; c’est une réalité présente, qui se manifeste par des précipitations irrégulières, des sécheresses prolongées et des inondations dévastatrices, a alerté le ministre nigérian.
Cette réalité a conduit à l’adoption de la Stratégie Sahel pour l’irrigation lors du Forum Dakar +10, qui réaffirme l’engagement politique de nos pays à faire de l’irrigation un des moteurs de la croissance agricole, de la résilience et de la souveraineté alimentaire au Sahel et en Afrique de l’Ouest, selon Dr Mohamadou.
Des retours sur investissement attractifs pour séduire le privé
Pour convaincre les investisseurs privés, les promoteurs du forum ont mis en avant la rentabilité des projets d’irrigation. « Des modèles évolutifs avec des taux de rendement interne (TRI) pouvant atteindre 27,4% montrent que l’irrigation n’est pas seulement viable ; elle est rentable », a précisé Mme Tchicaya.
M. Kyari s’est montré particulièrement offensif envers le secteur privé en présentant ce dernier comme « le moteur de la croissance. » « Nous vous invitons à considérer le Sahel non pas comme une zone de risque, mais comme la prochaine frontière d’opportunités », a-t-il lancé.
L’un des atouts majeurs de cette nouvelle approche réside dans l’utilisation massive de données géospatiales. La plateforme géospatiale de la FAO a cartographié 400 zones dans 38 pays, permettant d’aligner les zones d’irrigation avec la pauvreté et l’accès aux marchés, a expliqué Mme Tchicaya.
Cette approche scientifique vise à maximiser l’impact des investissements et à rassurer les partenaires financiers sur la viabilité des projets proposés.
Par ailleurs, le forum a particulièrement insisté sur la nécessité d’inclure les populations vulnérables. « L’implication des femmes et des jeunes est essentielle à la durabilité, en particulier dans cette sous-région où les régimes fonciers limitent leurs possibilités d’accéder au financement », a souligné la Coordinatrice de la FAO.
Des solutions concrètes émergent déjà. Le Sénégal et le Nigéria ont fixé des quotas pour les femmes et les jeunes dans les systèmes d’irrigation, illustrant cette volonté d’inclusivité.
Face à l’ampleur des besoins, les organisateurs ont déployé une stratégie de plaidoyer multidirectionnelle. Dr Mohamadou a rappelé les recommandations de la Déclaration de Dakar, qui appellent à mobiliser davantage de ressources de nos budgets nationaux pour l’irrigation, à assurer la durabilité, la qualité et la modernisation de nos infrastructures, et à renforcer les capacités, les partenariats et les investissements.
Un impératif de partenariats public-privé renforcés
Pour combler le déficit de financement, le forum a mis l’accent sur l’innovation en matière de partenariats. « Nous devons mobiliser un financement mixte et dérisquer les investissements grâce à des partenariats public-privé », a plaidé Mme Tchicaya.
Cette approche nécessite un changement de paradigme dans l’approche de l’investissement, selon le ministre nigérian, qui appelle les gouvernements à créer l’environnement favorable nécessaire – par des politiques progressistes, des réformes foncières, le développement d’infrastructures et des incitations qui dérisquent le secteur pour l’investissement privé.
Au-delà des considérations économiques, l’accès à l’irrigation revêt une dimension géopolitique cruciale. « Le Sahel est doté de vastes aquifères et de grands bassins fluviaux, mais leur potentiel reste largement inexploité », a constaté le ministre nigérian.
Cette sous-exploitation constitue selon lui le plus grand obstacle au déblocage de notre potentiel agricole, dans une région où l’instabilité politique et les défis sécuritaires sont souvent liés aux questions de ressources naturelles.
L’ambition affichée dépasse la simple modernisation agricole. « L’agriculture n’est plus une activité de subsistance. C’est une entreprise stratégique, une source de prospérité et un moteur d’intégration régionale », a relevé Mme Tchicaya.
Cette transformation implique de faire de l’irrigation un levier de la souveraineté alimentaire et de créer des millions d’emplois le long de la chaîne de valeur, a renchéri le ministre nigérian.
Le forum d’Abuja constitue une étape préparatoire cruciale avant la grande échéance romaine. Le ministre nigérian espère que lors de ce rendez-vous, « nous pourrons présenter un front sahélien uni et mettre en avant les opportunités d’investissement concrètes que nous avons défendues. »
Le Forum régional Hand-in-Hand pour le Sahel a rassemblé des représentants de dix pays, des institutions financières internationales, du secteur privé et des organisations régionales comme la Cédéao, le Cilss et l’Uemoa. L’initiative Hand-in-Hand de la FAO vise à éradiquer la pauvreté et à mettre fin à la faim grâce à la transformation agricole.
ARD/ac/Sf/APA







