Face à la cherté des facteurs de production, au déficit structurel de la balance commerciale et à la faiblesse du capital humain, Dakar doit engager des réformes profondes pour transformer son modèle économique, souligne le Rapport national sur la compétitivité, qui plaide pour une rupture avec les « réformes isolées» au profit d’une stratégie coordonnée impliquant l’ensemble des acteurs publics et privés.
Le gouvernement sénégalais a présenté ce jeudi à Dakar les résultats du Rapport national sur la compétitivité du Sénégal (RNCS 2024), un document qui dresse un diagnostic complet des performances économiques, sociales, environnementales et institutionnelles du pays sur la période 2016-2023.
Le rapport appelle à des réformes urgentes pour hisser l’économie nationale au niveau des standards internationaux.
Représentant le ministre de l’Économie, du Plan et de la Coopération Abdourahmane Sarr, le secrétaire général du ministère, Mouhamadou Bamba Diop, a rappelé que le RNCS constitue « un document essentiel pour notre ambition économique commune : bâtir un Sénégal souverain, juste et prospère ».
Il a salué la « forte mobilisation » des acteurs publics et privés, estimant que le dialogue engagé avec le secteur privé « nous vaudra, certainement, des succès dans la mise en œuvre de l’Agenda national de transformation Sénégal 2050. »
Un diagnostic sans complaisance
Selon le rapport, le Sénégal affiche encore un retard compétitif important dans les classements internationaux — 114ᵉ au Forum économique mondial et 109ᵉ dans l’indice Solability — malgré une croissance parmi « les rares positifs au niveau mondial en 2020 ». Le document note cependant une reprise post-Covid-19, mais insiste sur « l’urgence de réformes ambitieuses » pour améliorer la productivité, l’environnement des affaires et l’attractivité du pays.
« Même si le Sénégal a fait quelques avancées notoires, il a encore un certain nombre de défis à relever », a-t-il expliqué Dr Abdoulaye Dièye, économiste expert au Centre d’études de politique pour le développement à la Direction générale de la planification des politiques économiques du ministère), citant notamment la faiblesse du capital humain comme « l’un des points faibles de la politique de compétitivité. »
Sur le plan macroéconomique, M. Diop a souligné que la croissance annuelle moyenne de 5,3 % sur 2015-2023 constitue « un acquis important ». Toutefois, il a alerté sur « le niveau d’endettement croissant, dépassant le seuil de vigilance et atteignant près de 119 % du PIB », ainsi que sur la faible progression du revenu par habitant, des signaux qui « exigent une gestion macroéconomique responsable et prudente. »
Dr Dièye a insisté sur la cherté des coûts des facteurs de production, identifiée comme un obstacle majeur à l’attractivité. « Du point de vue climat des affaires et climat des investissements, il y a des défis à relever », a-t-il souligné, évoquant également la perception de la corruption où le Sénégal est classé à un score de 45 sur l’indice de Transparence internationale, « en deçà de la moyenne de 50 ».
Le RNCS confirme également la prédominance de l’informel — environ 97 % du tissu économique — malgré les performances du secteur formel, dont le chiffre d’affaires a progressé de 78,8 % entre 2016 et 2022.
Partant de ce constat, le secrétaire général a insisté sur « l’urgence de politiques visant à faciliter la transition vers le formel », condition essentielle selon lui pour la productivité, la création d’emplois et la mobilisation fiscale.
L’expert a aussi pointé les déséquilibres structurels du commerce extérieur. « Nous avons une balance commerciale qui a un déficit assez structurel. Nous exportons majoritairement des produits primaires et nous importons des produits de technologie », a-t-il déploré, appelant à revoir cette structure « si on veut effectivement un commerce qui soit pro-développement. »
Le rapport relève par ailleurs une faible densité entrepreneuriale (1,3 entreprise pour 1 000 actifs). « Le Sénégal est dépassé par des pays de référence en matière de compétitivité, comme le Maroc, comme les pays asiatiques », a constaté Dr Dièye, plaidant pour « développer un entrepreneuriat industriel qui permette d’étoffer le tissu industriel. »
Sur le plan social, le rapport relève des progrès limités : une pauvreté en légère baisse (37,5 % en 2022), une réduction des inégalités de revenu, mais un maintien des écarts de genre et une faible couverture sociale (19,9 %). « Le chemin est encore long », a reconnu le secrétaire général, appelant à « investir davantage dans le capital humain. »
Concernant l’environnement, le Sénégal a amélioré son indice de performance environnementale, passant du 155ᵉ rang mondial en 2020 au 100ᵉ en 2024. M. Diop a estimé que cette dimension est désormais incontournable. « La compétitivité de notre nation ne peut se concevoir sans un engagement ferme envers la préservation de notre capital naturel », a-t-il indiqué.
Des recommandations structurantes
Parmi les recommandations formulées, Dr Dièye a cité en priorité l’amélioration du climat des affaires par « la revue des coûts des facteurs de production » et une réforme fiscale visant à élargir l’assiette. « Il faudrait augmenter la formalisation pour que l’effort fiscal soit supporté par le maximum d’unités économiques », a-t-il plaidé.
L’expert a en outre insisté sur une meilleure adéquation formation-emploi. « Pratiquement entre 60 et 80 % des effectifs dans l’enseignement privé sont orientés dans des domaines du genre gestion, communication, journalisme, au détriment de domaines productifs comme l’agriculture, comme l’industrie de transformation », a-t-il relevé.
Enfin, Dr Dièye a souligné l’importance cruciale de la recherche-développement et de l’innovation qui, selon lui, permettent la productivité, laquelle productivité permet une meilleure production, laquelle meilleure production permet une meilleure croissance.
Un appel à l’action coordonnée
Articulé à la Stratégie nationale de développement du secteur privé et de promotion de l’investissement (SNDSPI), le rapport doit servir de cadre d’action. « Le RNCS et la SNDSPI forment un tandem cohérent pour transformer structurellement notre économie », a indiqué M. Diop. Il a cité trois axes prioritaires : le développement des pôles territoriaux, l’accélération de l’entrepreneuriat et l’amélioration du climat des affaires.
Le secrétaire général a enfin lancé un appel solennel. Pour lui, « il ne s’agit plus d’adopter des réformes isolées, mais de repenser en profondeur notre modèle de développement, pour bâtir une économie compétitive, diversifiée et résiliente. » Il a assuré que l’État « ne ménagera aucun effort » pour mettre en œuvre une action coordonnée avec l’ensemble des parties prenantes.
ARD/ac/Sf/APA







