Dans un contexte marqué par la multiplication des projets pilotes, Dakar cherche à mieux structurer l’évaluation, le financement et le déploiement durable des solutions susceptibles d’améliorer l’accès aux soins.
Parmi les urgences qui traversent les systèmes de santé en Afrique de l’Ouest, il en est une, silencieuse mais dévastatrice : le temps. Dans les pays à ressources limitées, la traversée d’une innovation médicale, qu’il s’agisse d’un nouveau traitement, d’un dispositif technologique ou d’un vaccin, ressemble trop souvent à un parcours d’obstacles.
Au Sénégal, en dépit d’un écosystème dynamique et de nombreuses initiatives pilotes, le système de santé peine encore à généraliser les innovations médicales et technologiques. Entre dépendance aux solutions extérieures, fragmentation des données et contraintes financières, le ministère de la Santé et ses partenaires explorent de nouvelles stratégies pour accélérer l’accès des populations aux soins de pointe, en faisant de la santé maternelle et infantile leur champ de bataille prioritaire.
C’est dans ce cadre que s’inscrit le projet ALIGN (Aligning Innovation with Global and National Priorities). Porté conjointement par les autorités sanitaires et des organisations de la société civile comme Enda Santé, il vise à repenser l’écosystème d’acquisition et de déploiement des technologies médicales au Sénégal.
« Nous savons que les innovations nous viennent généralement d’ailleurs. Avant qu’elles n’arrivent dans des pays à ressources limitées comme les nôtres, il peut s’écouler plus de 15 ans. Et, même après ce délai, seules environ 20 % de ces innovations parviennent effectivement jusqu’à nous », souligne le Dr Abdoulaye Diallo, médecin et chef de la division Recherche à la Direction de la planification, de la recherche et des statistiques (DPRS) du ministère de la Santé et de l’Hygiène publique.
Dr Diallo s’exprimait ce jeudi à Dakar lors de l’atelier de restitution consacré à l’environnement de l’introduction des innovations en santé au Sénégal.
Face à ce retard structurel, l’urgence est désormais d’accélérer les processus d’acquisition et de déploiement des outils de santé de dernière génération.
Pour autant, l’introduction de nouvelles solutions ne garantit pas toujours leur pérennité. Le paysage sanitaire national est régulièrement traversé par des projets pilotes aux résultats probants, mais qui s’éteignent prématurément faute de planification financière et d’ancrage institutionnel. Un paradoxe qui entrave l’amélioration durable de l’offre de soins, en particulier dans les zones les plus reculées du pays.
« Le passage à l’échelle peut parfois poser problème. Certaines innovations sont testées, fonctionnent et donnent de bons résultats, mais le financement nécessaire à leur développement fait défaut. Cela conduit parfois à l’arrêt du processus dès les premières étapes », analyse le Dr Papa Djibril Ndoye, directeur exécutif adjoint d’Enda Santé.
Selon lui, la clé réside dans une réflexion approfondie pour transformer ces expérimentations isolées en « solutions pérennes et accessibles à tous ».
Briser les silos : vers un Hub national de données
Au-delà de la question budgétaire, l’autre goulot d’étranglement réside dans la dispersion des initiatives et la fragmentation de l’information décisionnelle. Bien que le Sénégal dispose d’organes de régulation comme l’Agence de réglementation pharmaceutique (ARP), le manque d’harmonisation nuit à l’efficience globale.
Pour y remédier, les acteurs du secteur préconisent un changement de paradigme reposant sur une meilleure coordination intersectorielle et la centralisation des données.
« Nous avons constaté qu’il existe beaucoup de données, mais qu’elles sont dispersées entre les différentes agences et directions. Il est donc nécessaire de renforcer la concertation afin d’avoir une vision d’ensemble », explique le Dr Ndoye.
Cette volonté de mutualisation se traduit concrètement par le projet de création d’un « Hub national de données ». Conçu comme une plateforme décisionnelle stratégique, cet outil doit regrouper les informations clés sur le marché, les fournisseurs, la réglementation, les coûts ainsi que le niveau de preuve scientifique des innovations technologiques et pharmaceutiques.
« Grâce à ce hub de données, nous pourrons disposer d’informations sur les produits (…) pour mieux prioriser les innovations qui devront effectivement être introduites dans le pays », précise le Dr Abdoulaye Diallo.
La santé maternelle et infantile comme laboratoire prioritaire
Pour tester et valider cette nouvelle démarche, le ministère de la Santé et ses partenaires ont choisi de cibler en priorité la Santé Maternelle, Néonatale et Infantile (SMNI). Ce secteur, où la réduction de la mortalité demeure une urgence nationale de santé publique, servira de domaine pilote.
« La mortalité maternelle et néonatale reste importante au Sénégal. Nous avons donc décidé de prioriser dans un premier temps la santé maternelle et infantile (…) avant d’étendre l’approche aux autres programmes de santé », indique le chef de la division Recherche de la DPRS.
L’objectif ultime de cette dynamique est d’aboutir à une « approche portefeuille », permettant de regrouper l’ensemble des besoins de santé au sein d’un panier unique. Une méthode qui devrait offrir au Sénégal une plus grande flexibilité budgétaire, un pouvoir de négociation accru sur les marchés et, in fine, une meilleure souveraineté dans ses choix sanitaires.
ARD/Sf/APA






