Alors que la campagne principale 2026-2027 s’ouvre officiellement, la filière du cacao ivoirien, poumon de l’économie nationale, retient son souffle. Le prix bord champ a été fixé à 1 200 FCFA le kilogramme, un montant qui a déclenché la colère des producteurs.
La fixation du prix de cacao bord champ, rendue publique par le ministre de l’Agriculture, Bruno Nabagné Koné, est le dernier épisode en date d’une crise profonde qui révèle les fragilités structurelles du premier producteur mondial de fèves. C’est dans ce contexte que l’opposant ivoirien, Ahoua Don-Mello, a publié une note critique, fustigeant le système de gestion de la filière.
Un prix « honteux » après une chute vertigineuse des cours
Après avoir fixé un prix record à 2 800 FCFA/kg en octobre 2025 pour la campagne principale, alors que les cours mondiaux dépassaient les 13 000 USD la tonne (soit environ 7 000 FCFA/kg), le gouvernement a dû procéder à un ajustement brutal : une baisse de près de 60 %.
« Le prix de 1 200 francs annoncé est une honte pour la Côte d’Ivoire ! », s’emporte Moussa Koné, président du Syndicat national agricole pour le progrès (Synap-CI). Il appelle les planteurs à ne pas céder, à engager un bras de fer, en retenant leurs productions.
De son côté, l’Organisation interprofessionnelle agricole (OIA) a tempéré en expliquant que ce prix « raisonnable » reflétait les « contingences internationales », les cours ayant chuté à 3 000 USD (1 694 FCFA) début 2026, tandis que New-York affiche 3 511 FCFA et Londres 3 425 FCFA au 3 septembre 2026.
La « faillite » d’un fonds de réserve devenu « clandestin »
Créé en 2011 pour amortir la volatilité du marché, le fonds de réserve a été alimenté pendant plusieurs années par la différence entre le prix à l’exportation et le prix du marché. Cette différence, qui dépassait sur plusieurs exercices 1 million FCFA la tonne pour une production de 2 millions de tonnes par an, a disparu dans la clandestinité au moment même où les producteurs en avaient le plus besoin.
Aucune trace de ce fonds ne figure dans le budget ni dans les rapports des contrôleurs de l’État. Un audit s’impose : qui doit le décider ? Et surtout, à qui profite ce fonds de réserve ?
La conséquence de cette défaillance est un engorgement inédit. Dès le début de l’année 2026, des milliers de tonnes de fèves se sont accumulées dans les coopératives. À Abengourou, les producteurs ont lancé un cri d’alarme face aux stocks invendus. Le paradoxe est cruel : le cacao a un prix officiel, mais il ne se vend plus.
Pour tenter de désengorger le marché, l’État a fait appel au fonds de réserve pour en débloquer une partie, mais la défiance reste palpable. Certains acteurs dénoncent la gestion « unilatérale, sélective et opaque » d’un fonds spécial de 291 milliards de FCFA.
La chute des prix en Côte d’Ivoire a créé un appel d’air vers le Ghana voisin. Le sac de 64 kg se vend désormais autour de 100 euros en Côte d’Ivoire, contre plus du double côté ghanéen. Cet écart a inversé le flux de la contrebande : ce sont désormais les fèves ivoiriennes à bas prix qui sont introduites clandestinement au Ghana, prouvant que l’accord d’harmonisation des prix a échoué.
La seule réponse immédiate réside dans le relèvement du prix d’achat au producteur au niveau ghanéen (2 100 FCFA) en mobilisant le fonds de réserve, sous peine d’alimenter une contrebande suicidaire pour l’État ivoirien.
Un modèle à bout de souffle : la transformation comme seul horizon
Cette crise est le symptôme d’un modèle économique qui montre ses limites. Bien que la Côte d’Ivoire fournisse 40 % de la production mondiale et que le cacao pèse 17 % de son PIB, le pays ne capte que 6 % de la valeur ajoutée globale.
Face à ce constat, les acteurs de la filière, réunis lors des Journées nationales du cacao et du chocolat (JNCC), affichent leur volonté d’« accélérer la transformation » locale. L’objectif : traiter 100 % de la production nationale d’ici 2030. Cette transformation permettra de multiplier par 3 la valeur des fèves broyées et par 100 celle du produit fini au stade de chocolat.
Pour que cette politique profite réellement aux paysans, une évolution statutaire s’impose : passer du rôle de simple planteur à celui d’entrepreneur agro-industriel (individuellement ou en coopératives), avec l’accompagnement de l’État, afin d’éliminer les intermédiaires qui captent les marges au détriment des producteurs.
Les enfants de paysans, aujourd’hui hautement diplômés, sont prêts à prendre la relève. Il ne manque que le changement du « logiciel » de 1960, époque caractérisée par le manque de cadres et de capitaux, désormais obsolète en 2026, où des fils de producteurs titulaires de doctorats se retrouvent au chômage.
Pour l’heure, la mise en place d’un Système national de traçabilité (SNT) et d’une carte à puce pour les producteurs, entrée en vigueur ce 1er septembre, vise à sécuriser les transactions et à garantir une juste rémunération. Mais pour les millions de producteurs qui vivent de la sueur de leur front, ces mesures techniques ne suffiront pas à panser les plaies d’une filière à bout de souffle.
AP/Sf/APA







