Vingt ans après la création de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA), un rapport de l’Alliance pour la souveraineté alimentaire en Afrique (AFSA) sur les 20 ans d’AGRA revient sur les résultats du modèle agricole fondé sur les engrais, les semences commerciales et les subventions aux intrants, alors que le continent prépare sa stratégie agricole pour la période 2026-2035.
Lancée en 2006 avec l’ambition d’accroître les rendements et les revenus des petits exploitants et de réduire la faim, l’AGRA arrive à son vingtième anniversaire avec un bilan qui nourrit le débat sur l’avenir des politiques agricoles africaines. Le rapport s’appuie notamment sur 18 années de données de la FAO concernant 13 pays ciblés par l’initiative.
Selon l’étude, l’utilisation d’engrais a plus que doublé entre 2006 et 2024, tandis que les superficies cultivées ont augmenté de 46 %. Pourtant, la progression annuelle moyenne des rendements des principales cultures n’a atteint que 1,2 %, contre 1,3 % durant les douze années précédant la création de l’AGRA.
Le maïs, principale culture promue dans le cadre de cette approche, a enregistré une hausse de 40 % de ses rendements, alors que les superficies qui lui sont consacrées ont progressé de 71 %. À l’inverse, les rendements du millet ont reculé de 17 %, ceux des racines et tubercules de 10 % et ceux de l’arachide de 11 %.
Cette évolution s’est accompagnée d’une réduction de la diversité des cultures. La part du millet et du sorgho dans les terres cultivées est passée de 26 % à 16 %, alors que ces céréales présentent notamment un intérêt pour l’alimentation et l’adaptation aux conditions climatiques difficiles.
La faim demeure un défi
Le rapport relève également une progression importante de la sous-alimentation dans les pays étudiés. Le nombre de personnes souffrant de sous-alimentation chronique est passé de 94,6 millions en 2004-2006 à 149,6 millions en 2022-2024, soit une hausse de 58 %.
Les situations restent toutefois contrastées. L’Éthiopie et le Ghana ont enregistré une baisse du nombre de personnes sous-alimentées, tandis que le Nigéria concentre plus de la moitié de l’augmentation enregistrée dans le groupe. Au Malawi, la sous-alimentation a progressé de 61 %, malgré une forte croissance des rendements agricoles.
Pour les auteurs, ces résultats ne signifient pas que les semences améliorées ou les engrais sont sans intérêt. Ils interrogent plutôt la pertinence d’un modèle faisant des intrants commerciaux le principal moteur de la transformation agricole.
Le Sénégal en comparaison
Le Sénégal est également pris en compte dans l’analyse comme élément de comparaison avec les treize pays ciblés par l’AGRA. Le rapport relève de meilleures performances sénégalaises pour certains indicateurs de rendement, tout en précisant que cette comparaison ne permet pas, à elle seule, d’établir un lien de causalité.
Cette expérience alimente néanmoins la réflexion sur l’intérêt de préserver la diversité des cultures et de développer des solutions adaptées aux réalités locales.
Repenser les investissements
Au-delà du bilan de l’AGRA, le rapport pose la question des orientations à retenir pour la prochaine décennie. Il estime que les politiques agricoles devraient accorder davantage de place à la diversification, à l’agroécologie, aux systèmes semenciers gérés par les agriculteurs, à la fertilité des sols, à la recherche et aux services de vulgarisation.
Cette réorientation intervient alors que plusieurs principes de la Révolution verte demeurent intégrés aux politiques publiques, aux programmes de subventions et aux financements des institutions de développement.
Le débat engagé par cette étude porte ainsi moins sur l’abandon des engrais ou des semences améliorées que sur la recherche d’un équilibre entre productivité, diversification, résilience climatique et sécurité alimentaire.
À l’approche de la nouvelle décennie agricole africaine, le bilan de l’AGRA invite donc les gouvernements à évaluer les résultats des investissements réalisés et à déterminer les modèles les mieux adaptés aux besoins des producteurs et des populations.
TE/Sf/APA







