Réunis en session plénière lors de la dixième édition de l’APSACO du Policy Center for the New South, des spécialistes de la sécurité ont analysé la manière dont les drones commerciaux, les plateformes chiffrées et l’intelligence artificielle reconfigurent en profondeur les dynamiques de violence au Sahel et sur le reste du continent.
La cinquième session du deuxième jour de la dixième édition de l’African Peace and Security Annual Conference (APSACO), organisée par le Policy Center for the New South (PCNS) à l’Université polytechnique Mohammed VI de Salé, a été consacrée aux « technologies à faible coût et à la transformation de la dynamique des conflits ».
Parmi les intervenants, Salem A. Salem, Niccola Milnes, Emiliano Alessandri et Djenabou Cissé, chercheuse associée à la Fondation pour la recherche scientifique (France), ont dressé un constat convergent : la démocratisation de ces outils ne constitue pas un simple ajout d’armement, mais une recomposition structurelle des rapports de force entre États et acteurs armés non étatiques.
Le drone, révélateur d’un rééquilibrage stratégique
Niccola Milnes, spécialiste des systèmes aériens non habités, a situé le changement le plus décisif dans la rupture du monopole étatique du contrôle aérien. Là où les États disposaient auparavant d’une supériorité aérienne incontestée, les groupes armés non étatiques accèdent désormais à des capacités de surveillance et de frappe aérienne à coût marginal. Elle a illustré l’asymétrie économique qui en résulte par un exemple saisissant : il en coûtait à l’État malien entre trois et cinq millions de dollars pour acheminer une unité de combat jusqu’à Bamako, tandis qu’un groupe adverse pouvait mobiliser quelques drones et plusieurs dizaines de combattants pour une fraction de cette somme.
L’intervenante a également insisté sur la profondeur temporelle de la menace. L’attaque de Sévaré — référence aux opérations d’avril 2026 revendiquées par le JNIM — a, selon elle, démontré une maîtrise opérationnelle des drones FPV (First Person View) nécessitant une préparation d’au moins un an.
« Nous devons penser à rebours : si cette capacité est démontrée aujourd’hui, c’est qu’ils travaillent sur autre chose depuis un an déjà », a-t-elle averti, invitant à anticiper la prochaine génération de capacités plutôt qu’à répondre aux attaques déjà exécutées.
Elle a toutefois identifié une vulnérabilité structurelle persistante des groupes armés : leur grave problème d’inventaire. Faute de simulateurs de vol, et dans des conditions environnementales extrêmes — chaleur, sable, défaillances des batteries lithium-ion — chaque appareil perdu en entraînement ou en opération est difficilement remplaçable.
« Quand ils publient les images d’un raid sur une base, il y a typiquement un seul drone engagé », a-t-elle observé, soulignant le contraste avec les centaines de milliers d’appareils consommés mensuellement sur le théâtre ukrainien. C’est sur ce déséquilibre que les États peuvent capitaliser, à condition de mobiliser rapidement une capacité industrielle locale. Elle a cité en exemple Terra Industries au Nigéria, première entreprise de la région à produire des drones localement, adossée à un investissement de Palantir.
Par ailleurs, Niccola Milnes a précisé que le Front de Libération de l’Azawad -groupe séparatiste distinct du JNIM sur le plan juridique mais opérant fréquemment en coordination avec lui- aurait bénéficié d’un appui en formation ukrainienne aux techniques de guerre par drones, dont les méthodes se sont ensuite diffusées à d’autres groupes armés de la région.
La Libye, nœud d’une géographie technologique illicite
Salem A. Salem a replacé ces développements dans une géographie plus large des économies illicites. La Libye y occupe une position centrale : le contrôle des frontières par les milices a transformé le territoire en hub de transit permettant l’acheminement de matériels technologiques vers les zones de conflit sahéliennes par des routes de contrebande. Les plateformes chiffrées, notamment Telegram et WhatsApp, jouent quant à elles un rôle de maintien de la cohésion horizontale et verticale de ces milices, hors de portée du contrôle étatique, et alimentées par des acteurs extérieurs qui n’ont pas besoin d’envoyer de personnel ni d’armes pour déstabiliser un processus politique.
Il a rappelé le précédent libyen de 2019, lorsque les drones Bayraktar TB2 turcs avaient profondément infléchi le rapport de force militaire, déclenchant une vague de commandes africaines et illustrant la rapidité avec laquelle les doctrines se diffusent sur le continent.
Tout en soulignant les effets déstabilisateurs de ces technologies, Salem A. Salem a tenu à recadrer le propos, « La technologie n’a pas créé les conflits africains. Ceux-ci sont enracinés dans les défaillances de gouvernance, les tensions ethniques et la marginalisation », a-t-il souligné.
Mais elle les a rendus plus rapides, mieux organisés, plus visibles et davantage internationalisés -sans pour autant permettre aux groupes armés de « tenir une capitale ». Bamako en est, selon lui, la démonstration la plus récente.
L’IA : un changement qualitatif aux effets encore imprévisibles
Emiliano Alessandri a élargi la perspective aux implications de l’intelligence artificielle, la qualifiant de changement qualitatif comparable à ce qu’Internet a représenté pour le terrorisme au début des années 2000, « mais potentiellement dopé aux stéroïdes ».
Il a pointé deux vecteurs de transformation majeurs : d’une part, la capacité des drones à opérer de manière autonome, sans contrôle humain, pour identifier et frapper des cibles ; d’autre part, la démultiplication des opérations de manipulation informationnelle et de recrutement permises par les agents IA, capables de mener simultanément des milliers d’interactions en temps réel.
« On introduit un nouvel acteur dans le champ de la violence », a-t-il averti, évoquant également le recours aux deepfakes comme outil de fabrication de réalités synthétiques indiscernables du réel.
Alessandri s’est cependant refusé à tout catastrophisme, rappelant que l’histoire militaire a toujours connu des cycles d’adoption de technologies abordables, des engins explosifs improvisés à Internet.
Les États disposent également de leviers : la modélisation prédictive par IA à partir des schémas d’attaque documentés -ce que Niccola Milnes a désigné sous le terme de « purple teaming » assisté par IA- constitue selon lui une piste prometteuse pour anticiper les prochaines initiatives des groupes armés.
La chaîne d’approvisionnement : un maillon vulnérable, mais diffus
En réponse aux questions du public, les intervenants ont abordé la question de l’approvisionnement en drones des groupes armés non étatiques. Djenabou Cissé a apporté un éclairage historique notable, rappelant que le premier vol de drone sur le continent africain remonte à 1997, soulignant ainsi que cette technologie n’est pas étrangère à l’Afrique et que son potentiel y reste largement à explorer.
Niccola Milnes a, pour sa part, souligné l’absence de fournisseur unique : les appareils sont acquis sous forme de quadricoptères commerciaux de type DJI Phantom disponibles sur les marchés locaux, mais aussi saisis lors de raids sur des bases militaires, puis reconstruits à partir de composants récupérés.
La cybersécurité a également fait l’objet d’un échange, Milnes avertissant que même des taux de fiabilité de 98 ou 99 % restent insuffisants lorsqu’il s’agit de systèmes critiques hospitaliers, d’infrastructures ou aéronautiques.
AC/te/Sf/APA






