Quinze ans après la révolution, le président tunisien exige un audit total des actifs saisis, dénonçant une gestion opaque et une dilution organisée des patrimoines au détriment de l’État.
Quinze ans après la chute de l’ancien régime, le président tunisien Kaïs Saïed a ordonné une remise à plat complète du dossier des biens confisqués depuis 2011. Mercredi 4 février en fin de journée, le chef de l’État a convoqué au palais de Carthage les ministres des Finances et des Domaines de l’État, Mechket Slama Khaldi et Wajdi Hedhili, pour leur signifier la fin du statu quo.
L’annonce, rendue publique à l’aube par la présidence, marque une nouvelle étape dans la reprise en main présidentielle de dossiers symboliques de l’après-révolution.
Au cœur de cette directive : les patrimoines immobiliers, financiers et industriels placés sous main de justice à la suite de la révolution. Pour Kaïs Saïed, le constat est sans appel. Une grande partie de ces actifs est restée figée pendant des années, sans stratégie de valorisation ni de protection.
Certains ont vu leur valeur chuter drastiquement, d’autres ont été volontairement dégradés, avant d’être cédés à des prix très inférieurs à leur estimation initiale. Une situation que le président juge désormais intenable, tant sur le plan économique que symbolique.
Le chef de l’État va plus loin en mettant en cause l’architecture institutionnelle mise en place depuis 2011. Il dénonce la multiplication d’organismes successifs — commission de confiscation, instance de gestion des biens saisis, secrétariat permanent, directions spécialisées — qui auraient, selon lui, fragmenté les responsabilités et brouillé la traçabilité des décisions.
Cette dispersion administrative aurait facilité les abus, tout en empêchant la restitution effective des richesses à la collectivité nationale.
Kaïs Saïed cible également des structures présentées comme des instruments de gestion et de valorisation, telles que la Société immobilière de Gammarth ou Al Karama Holding. Il ironise sur des appellations qu’il juge trompeuses, estimant que ces entités ont davantage servi à organiser la liquidation à bas prix d’entreprises et de biens publics qu’à préserver l’intérêt général. Il pointe aussi le poids des frais de gestion, des rémunérations d’administrateurs et des coûts de fonctionnement, qui continuent de peser sur les finances publiques.
Cette relance présidentielle s’inscrit dans une lecture politique claire : pour Kaïs Saïed, certaines orientations prises après 2011 visaient à contourner l’esprit de la révolution. Les dispositifs juridiques, bien que formellement conformes, auraient servi des intérêts privés ou des réseaux d’influence, au détriment de la souveraineté économique et de la justice sociale.
Le président affirme ainsi vouloir rouvrir un grand nombre de transactions, aussi bien foncières que mobilières, afin d’en vérifier la légalité et la pertinence économique.
Le discours se veut toutefois équilibré. Kaïs Saïed insiste sur le fait que l’objectif n’est pas la revanche politique, mais une redevabilité juste. Il affirme que la porte reste ouverte à une « réconciliation authentique », tout en avertissant que ceux qui refuseraient d’assumer leurs responsabilités devront répondre de leurs actes. Le patrimoine national, martèle-t-il, est imprescriptible et aucun centime ne saurait disparaître sans comptes à rendre.
Reste une interrogation centrale : cette exigence d’audit total marquera-t-elle une rupture réelle avec quinze années de gestion controversée, ou s’inscrira-t-elle dans une logique de concentration accrue du pouvoir décisionnel autour de la présidence ?
Dans un contexte de défiance envers les institutions et de fragilité économique persistante, le traitement de ce dossier constituera un test majeur de la capacité du pouvoir à transformer une dénonciation politique en réforme structurelle crédible et transparente.
MK/ac/Sf/APA







