L’érosion côtière avance inexorablement au Sénégal. Les habitants de la Commune de Mbao, un ancien village de pêcheurs, en font chaque jour l’amère expérience, leurs maisons détruites et une plage qui ne l’est plus que de nom. Reportage.
À 23 kilomètres à l’est de Dakar, le quartier Ndiobène, dans la commune de Mbao, offre un spectacle saisissant. Des maisons détruites, des digues brisées et l’océan Atlantique qui avance inexorablement racontent une histoire dramatique : celle d’une communauté qui perd pied face à l’érosion côtière. Une centaine, selon les dires de ceux qui sont restés.
Un patrimoine englouti
Il est midi passé lorsque nous atteignons l’ancienne plage de pêcheurs. Autrefois animée, elle n’accueille plus que quelques arrivées. Le silence qui y règne n’évoque pas la quiétude mais la résignation. Au milieu des ruines, Amanekh Seck, 75 ans, né dans le quartier, contemple les vestiges de la maison familiale. Ancienne demeure d’une trentaine de pièces, elle s’effrite « brique par brique ». « Autrefois, pour atteindre la mer en quittant la maison, il fallait fournir beaucoup d’efforts. Mes aînés m’ont raconté qu’on pouvait même voir, depuis ici, les habitants de l’île Gorée marcher sur la plage et les reconnaître », se souvient le septuagénaire. « Aujourd’hui, la mer est arrivée jusqu’à nos maisons. Mon salon a été emporté et l’espace est désormais occupé par les eaux », fait-il constater.
Regardant le littoral, il signale l’étroitesse de la bande de sable restante : « Regardez ce creux : les pêcheurs n’ont plus où déposer leurs pirogues en revenant de mer. »
Mosquées englouties, mémoire effacée
L’érosion ne détruit pas que des habitations. Elle emporte aussi des lieux de culte et efface la mémoire collective du quartier. Baye Ass, 35 ans et natif de Ndiobène, montre du doigt un endroit qui marquait autrefois l’emplacement d’une mosquée : « La zone que vous voyez était occupée par une mosquée, mais elle a été emportée par la mer. Derrière, c’était l’emplacement de la mosquée Ndoyene. Elle aussi a disparu sous l’avancée des eaux. »
Le trentenaire décrit un phénomène récurrent : « Selon mes observations, la mer fait des dégâts immenses tous les dix ans. En 2005 déjà, plusieurs maisons ont été englouties. En 2014, le phénomène s’est répété. Et en 2025, voilà que cela recommence. »
Il rappelle par ailleurs la fragilité des protections existantes : « Cette digue avait déjà cédé en 2014, nous avions essayé de la renforcer avec des pneus, mais elle n’a pas tenu. En 2025, elle n’a pas davantage résisté. »
Les ouvrages cités ont été construits en 2004, sous la mandature de Mamadou Seck, alors maire de Mbao, sous la présidence d’Abdoulaye Wade (2000-2012).
Face à la dégradation du cadre de vie, les demandes des habitants sont concrètes et répétées. « Ce que nous voulons, ce sont des solutions concrètes, surtout en matière de relogement. Quitter ici doit signifier avoir un autre logement », insiste Amanekh Seck, décrivant des habitations « non clôturées, non sécurisées, peu commodes ».
Les digues, quand elles tiennent, ne font que retarder l’inéluctable. « Les digues empêchent pour l’instant la mer d’emporter ce qui reste, mais les vagues continuent de frapper et jusque dans nos lits, on ressent leurs coups et contrecoups», confie-t-il.
Baye Ass appelle également les autorités à prendre en compte les impacts directs et indirects, notamment ceux liés « aux conséquences des travaux en cours dans les ports ».
Les chiffres fournis par des acteurs locaux confirment l’ampleur du phénomène régional. Selon l’ONG Enda Sénégal, 65 % du littoral sénégalais est touché par l’érosion côtière. À Bargny, une autre localité de la région de Dakar, une houle récente a submergé une trentaine de maisons. Le trait de côte recule, indiquent les experts, de 0,5 à 2 mètres par an. Par ailleurs, d’après le GIEC, le niveau de la mer pourrait encore s’élever d’environ 30 centimètres d’ici 2030, une perspective qui accentue l’urgence des mesures à prendre.
L’État promet des mesures structurelles
Confronté à cette urgence, l’exécutif a commencé à répondre publiquement. Lors d’une visite aux populations sinistrées de Thiaroye, le 16 août dernier, le président Bassirou Diomaye Faye a reconnu la spécificité des zones littorales touchées. « La particularité des quartiers ou des communes comme Thiaroye, comme Mbao, comme Bargny, comme Palmarin, c’est qu’il y a l’avancée de la mer qui est un phénomène supplémentaire au-delà des inondations. Si bien que beaucoup de maisons sont de plus en plus menacées et une bonne partie a été déjà prise par les eaux », a-t-il déclaré.
Le chef de l’État a annoncé des « mesures structurelles » visant la restructuration des quartiers précaires, l’amélioration de l’assainissement et la mise en place d’un programme de digues de protection le long de la façade maritime, de Thiaroye à Joal, en passant par Bargny, Mbao, Mbour et jusqu’à Palmarin. Il a en outre évoqué la diffusion prochaine d’un « plan quinquennal » par le ministère de l’Assainissement et de l’Hydraulique, destiné à coordonner les réponses et les infrastructures de protection.
Attente dans l’incertitude
Sur le terrain, ces annonces suscitent un espoir prudent mais laissent intacte l’incertitude quotidienne des riverains. Entre digues fragilisées, maisons qui cèdent et projets encore à concrétiser, les résidents de Ndiobène assistent, impuissants, à la disparition progressive de leur patrimoine et de leur histoire. Alors que le soleil décline sur l’horizon, les vagues continuent de lécher les fondations des dernières demeures, rappelant cruellement que le combat contre la mer est loin d’être gagné.
AC/Sf/APA







