À quelques jours de la Tabaski, célébrée le 28 mai au Sénégal, certains moutons affichent des prix qui donnent le vertige. Derrière ces étiquettes à plusieurs millions de francs CFA, une logique d’investissement que les éleveurs assument pleinement, et que la recherche scientifique confirme.
Dans les deux voies de Liberté 6, Ibrahima Kamissokho, dit « Ibou Ngatté », montre fièrement un bélier de trois ans. Prix affiché : 1,5 million de francs CFA. L’animal est calme, imposant. Autour de lui, des clients curieux, mais peu d’acheteurs.
Pourtant, l’éleveur de 42 ans n’est pas pressé de s’en séparer. « Quarante-huit heures après sa sortie, j’ai reçu deux offres à un million de francs. J’ai refusé », confie-t-il. Sa raison est simple : « Rien que son rejeton vaut un million. Et avec lui, nous avons eu au moins cinq ou six portées. »
Un géant sénégalais
L’animal qu’Ibou Ngatté refuse de brader n’est pas un mouton ordinaire. Le ladoum est une race ovine spécifiquement sénégalaise, apparue vers le début des années 2000, dont les caractéristiques physiques exceptionnelles expliquent à elles seules la flambée des prix. Son origine reste débattue : certains chercheurs estiment qu’il serait issu d’une longue sélection effectuée par un éleveur de Thiès à partir de moutons touabires depuis les années 1970. D’autres évoquent une introduction depuis Kayes, dans l’ouest du Mali. Une étude de caractérisation génétique confirme que le ladoum est « une sous-population du mouton touabire », ce croisement sahélien à poils ras présent en Mauritanie.
Des travaux menés conjointement par l’Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA) et l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) dans les régions de Dakar, Thiès et Diourbel dressent un portrait saisissant de la race. Un bélier ladoum adulte atteint en moyenne 104 centimètres au garrot, soit la hauteur d’un enfant de cinq ans, pour un périmètre thoracique moyen de 116 centimètres. Les extrêmes enregistrés vont jusqu’à 114 centimètres de hauteur et 132 centimètres de tour de poitrine. Les femelles culminent en moyenne à 97 centimètres au garrot. Le dimorphisme sexuel est « très marqué » et « hautement significatif », concluent les chercheurs.
Autre singularité dans le paysage ovin ouest-africain : les mâles sont tous cornus à 100%, avec des cornes atteignant en moyenne 35,8 centimètres, souvent bicolores. Les femelles portent elles aussi des cornes dans plus de 82% des cas, une exception dans une région où la majorité des races ovines femelles en sont dépourvues. Quant à la robe, elle est un critère de valeur commerciale à part entière : le blanc à tache noire domine (33% des individus), suivi du blanc uniforme (23,6%) et du blanc à plaque noire (22,2%). Les éleveurs sont formels : un ladoum de souche pure « ne porte jamais de pendeloques », ces petits appendices sphériques au niveau du cou. Leur présence, constatée chez seulement 1,39% des animaux étudiés, est considérée comme un signe de métissage, donc de déclassement commercial immédiat.
Un élevage de commerçants et de fonctionnaires
Le profil des éleveurs de ladoum est lui-même révélateur. Une étude menée auprès de 84 éleveurs dans la commune de Thiès par des chercheurs de l’Université de Thiès dresse un portrait surprenant : ce sont majoritairement des commerçants (57%) et des fonctionnaires (18%), tous instruits, avec un âge moyen de 51 ans. Des pluriactifs, donc, pour qui l’élevage est une activité secondaire à forte rentabilité symbolique et financière.
Les trois motivations déclarées pour se lancer dans l’élevage du ladoum sont éloquentes : amélioration des revenus (78,57%), attachement aux animaux (23,1%) et prestige social (8,33%). Ce dernier critère, minoritaire en termes déclaratifs, est probablement sous-estimé : les chercheurs notent que « l’élevage des moutons Ladoum est considéré par certains comme une activité de prestige » qui « attire de plus en plus certaines catégories socioprofessionnelles ».
C’est exactement le profil d’Ibou Ngatté : ancien technicien en réseaux et télécoms passé par la Sonatel, reconverti dans l’élevage par passion autant que par calcul. Il parle de ses bêtes comme d’autres parlent de leurs actifs.
Du sacrifice au placement
Pour Ibou Ngatté, le ladoum n’est pas qu’un animal de sacrifice. C’est un reproducteur, une source de revenus sur la durée. « Dans l’année, un tel mouton peut permettre à son acquéreur d’avoir un bon retour sur investissement avec au moins deux naissances », explique-t-il. La science lui donne raison : le taux de prolificité de la race atteint 132%, avec des naissances simples (63%), doubles (26,5%) voire triples (0,5%). L’intervalle entre deux mises-bas ne dépasse pas 225 à 235 jours. Les femelles sont mises à la reproduction dès 7 à 10 mois, les mâles à 10 mois.
Son bélier vedette « peut être envoyé dans un enclos pour s’accoupler avec d’autres races », précise Ibou Ngatté. Ce service de reproduction se monnaye : selon l’étude de Thiès, les éleveurs qui n’ont pas de géniteur font appel à des troupeaux voisins moyennant une somme variant entre 25 000 et 100 000 francs CFA par saillie. Un capital productif, rentable toute l’année, bien au-delà de la seule saison tabaski.
Les marges brutes annuelles dégagées par les éleveurs de Thiès varient de 370 000 à plus de 1,4 million de francs CFA selon la taille du troupeau. Les béliers issus de géniteurs « champions » se vendent entre 1 et 1,2 million de francs, tandis que les agneaux et antenais partent entre 250 000 et 600 000 francs. Mais les chercheurs tempèrent : « les marges brutes restent assez faibles malgré les prix de vente très élevés », en raison du coût considérable de l’alimentation, première charge des éleveurs.
Une valeur sûre à la cote croissante
Cette année, ce sont les ladoums à 500 000 francs qui ont le mieux tourné dans l’enclos d’Ibou Ngatté, davantage que les moutons à 250 000 francs. À Liberté 6, les prix vont de 175 000 à 1 500 000 francs CFA. Et selon l’éleveur, les moutons les plus chers trouvent preneurs. « Il y en a même à 25 millions », lâche-t-il.
Ce marché de prestige a ses propres règles : concours, enchères privées, réseaux d’éleveurs spécialisés, une économie parallèle que les chercheurs de l’Université de Liège-Gembloux, cités dans l’étude ISRA/UCAD, qualifient de « race d’exception zootechnique à haute valeur symbolique et culturelle ».
Le ministère de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage (MASAE) suit de près l’approvisionnement national : 584 418 têtes enregistrées au 15 mai 2026, pour un objectif de 900 000 moutons avant la fête. Mais le segment ladoum haut de gamme échappe à ces chiffres. Aucun registre ne recense les ventes à plusieurs millions. Aucun mécanisme ne régule ce marché où la valeur d’un animal dépend de la pureté de sa robe, de l’absence de pendeloques, des performances de ses géniteurs et du bouche-à-oreille entre initiés.
Ce vide inquiète les chercheurs davantage que les éleveurs. L’étude de Thiès conclut sur une question restée sans réponse : « quand est-ce que les prix des moutons ladoum vont se stabiliser ? », et appelle les pouvoirs publics à « s’impliquer pour stabiliser génétiquement la race » avant que la sélection sauvage, tirée par la seule logique marchande, n’en altère irrémédiablement les caractéristiques.
Ibou Ngatté, lui, n’a pas ce genre de préoccupations. En dix ans, il est passé de quatre moutons à quarante-neuf têtes. Son bélier à 1,5 million attend toujours preneur, les yeux mi-clos sous le soleil de Liberté 6.
AC/Sf/APA






