Le va-et-vient massif de consommateurs tunisiens et algériens durant le Ramadan révèle moins une simple fraternité maghrébine qu’un déséquilibre structurel des prix et du pouvoir d’achat entre les deux pays.
Chaque mois de jeûne, les postes frontaliers d’Oum Tboul et d’El Ayoun enregistrent une affluence soutenue de ressortissants tunisiens venus s’approvisionner dans les wilayas de l’Est algérien, notamment à El Tarf et Annaba. Officiellement, il s’agit d’un tourisme de proximité facilité par l’absence de visa et par des liens historiques profonds. Dans les faits, le moteur principal reste économique. Les produits alimentaires subventionnés en Algérie — huile de table, sucre, café — affichent des prix nettement plus accessibles que ceux pratiqués en Tunisie, rendant le déplacement rentable malgré la distance.
Le différentiel de change, estimé à 8 000 dinars algériens pour 100 dinars tunisiens, renforce cet arbitrage. Pâtes, chocolat, jus, lait en poudre, viandes rouges : les caddies se remplissent rapidement, tout comme les réservoirs de carburant avant le retour. La ruée vers l’essence algérienne, moins chère, souligne d’ailleurs un paradoxe persistant : alors que la Tunisie fait face à une pression budgétaire croissante, l’Algérie continue de soutenir massivement les prix à la consommation, créant un appel d’air transfrontalier difficilement contrôlable. La contrebande chronique de carburant illustre cette distorsion.
Mais l’analyse critique ne saurait se limiter à un seul sens du flux. Les Algériens, eux aussi, traversent la frontière vers la Tunisie, attirés par certains produits spécifiques — chamia, épices, fruits secs — parfois plus diversifiés ou perçus comme de meilleure qualité. Cette mobilité traduit une quête d’optimisation du panier de consommation, révélatrice d’un pouvoir d’achat contraint des deux côtés. Derrière l’image d’une fraternité vivace se profile une réalité plus prosaïque : l’ajustement permanent des ménages face à l’inflation et aux déséquilibres structurels.
Pour les commerçants des villes frontalières algériennes — de Tébessa à Souk Ahras, en passant par Constantine et Sétif — l’afflux tunisien représente une aubaine saisonnière. Les étals se vident en quelques heures, dynamisant temporairement l’activité locale. Toutefois, cette manne pose aussi la question de la soutenabilité des subventions algériennes, indirectement captées par des consommateurs étrangers, alors même que les finances publiques demeurent dépendantes des recettes énergétiques.
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