L’analphabétisme tunisien stagne autour de 18 % depuis près d’une décennie, malgré une politique d’alphabétisation lancée dès les années 1960. L’analphabétisme des femmes est particulièrement préoccupant.
Un quart des quelque deux millions d’analphabètes recensés en Tunisie sont des femmes, selon les données officielles du ministère des Affaires sociales. Malgré l’augmentation du nombre de centres d’apprentissage, les taux stagnent depuis plusieurs années, révélant les limites d’une stratégie publique qui peine à enrayer un phénomène profondément ancré dans les inégalités régionales et sociales.
L’analphabétisme touche particulièrement les régions défavorisées du Nord-Ouest, du Centre et de l’Ouest, où les gouvernorats de Jendouba, Kasserine ou Kairouan affichent encore des niveaux compris entre 33 % et 35 %, selon l’Institut national de la statistique. Le ministère met pourtant en avant une hausse du nombre de centres d’apprentissage, passés de 897 en 2022 à 965 en 2023, et l’inscription de près de 27 000 nouveaux apprenants.
Les autorités reconnaissent toutefois que la mobilisation demeure difficile : éloignement, absence de transports, contraintes familiales et décrochage scolaire élevé continuent de freiner l’accès aux programmes, pourtant gratuits.
Les associations engagées sur le terrain alertent quant à l’essoufflement du modèle institutionnel. DVV International, ONG partenaire du gouvernement depuis 2019, note une « progression beaucoup plus lente » qu’au Maroc qui est désormais la référence régionale. Selon l’ONG, la stratégie tunisienne souffre à la fois de l’instabilité politique post-2011, de la montée de la pauvreté et d’une détérioration continue du système éducatif.
Dans plusieurs centres, à l’image de celui de Chebedda, au sud de Tunis, les cours associent désormais lecture, écriture, calcul et formations agricoles, entrepreneuriat local ou rédaction de CV. L’Union nationale de la femme tunisienne affirme avoir adapté ses cursus en incluant également des modules sur les droits des femmes et la prévention des violences.
« L’école ne joue plus son rôle d’ascenseur social », souligne l’organisation, appelant à une stratégie plus cohérente entre ministères, associations et structures de formation.
Les acteurs de terrain dressent un constat plus préoccupant. L’association Beity, qui accueille des femmes vulnérables, estime que la montée du décrochage scolaire – entre 60 000 et 100 000 élèves quittent l’école chaque année – alimente mécaniquement le renouvellement de l’analphabétisme. Sa présidente, la juriste Sana Ben Achour, évoque « un secteur éducatif à deux vitesses », marqué par le recours massif aux cours privés pour les familles aisées et l’absence de réformes depuis plus de vingt ans. Les organisations pointent aussi l’absence d’audits sur les « écoles de la deuxième chance » et un manque de communication entre les autorités et les acteurs associatifs.
MK/AK/Sf/APA







