L’aide internationale en faveur de l’égalité des sexes est-elle vraiment efficace sur le terrain ? En marge de la 11e Conférence Afrique-Europe qui s’est tenue, du 5 au 6 novembre 2026, à l’École Nationale Supérieure de Statistique et d’Économie Appliquée (ENSEA) d’Abidjan, Ginelle Bokpe, figure de proue de la société civile béninoise, livre un diagnostic sans complaisance sur les limites des appuis de l’Union européenne (UE) vers l’Afrique.
Invitée à s’exprimer au sein de l’Université Félix Houphouët-Boigny, la fondatrice et directrice exécutive de Modern Esther, une ONG créée au Ghana en 2018 et active au Bénin depuis 2012 dans la santé maternelle et l’autonomisation des femmes, a présenté une intervention remarquée « Au-delà de la sensibilisation, pourquoi les programmes de genre de l’UE en Afrique peinent-ils à transformer les systèmes ? : Enseignements du Bénin »
Lors d’un panel, ce jeudi 5 novembre 2026, l’experte s’est appuyée sur une étude rigoureuse menée par son ONG auprès de 886 organisations de la société civile béninoise (dont 105 ont répondu). Le constat est sans appel : malgré l’ampleur des investissements européens et africains, le changement durable se fait attendre. Ginelle Bokpe identifie quatre barrières majeures qui bloquent l’impact des politiques de genre.
La fragmentation des systèmes
Le premier obstacle réside dans le cloisonnement des actions. « Au Bénin, nous enregistrons encore 518 décès pour 100 000 naissances. C’est un taux dramatique. On accuse souvent le personnel médical, mais le parcours d’une femme enceinte dépend aussi de sa nutrition, des transports pour aller à l’hôpital et de l’accès à la justice », souligne l’experte. Pour elle, la fragmentation des services empêche d’obtenir des résultats. Elle appelle les différents ministères et bailleurs à briser les silos pour bâtir un écosystème convergent.
La seconde barrière concerne le pouvoir décisionnel réel des femmes. Bien qu’elles intègrent de plus en plus les instances politiques, leur influence effective reste limitée, surtout à l’échelle locale. « Même lorsqu’elles siègent dans une mairie, les femmes ne décident pas de l’allocation des budgets », fait-elle observer.
A cela s’ajoutent de lourdes barrières coutumières : « Dans certaines régions, une femme ne peut pas se rendre en consultation prénatale avant trois mois de grossesse. La tradition exige une cérémonie de sortie et l’accord préalable du conjoint. La femme reste assujettie au pouvoir décisionnel de l’homme. »
Repenser l’aide : associer la base pour un impact réel
Troisièmement, elle relève la crise du financement et le défi de la localisation. « Quand les fonds atteignent les grandes institutions, les montants sont impressionnants. Mais pour les ONG locales, cela arrive au compte-gouttes », dénonce Ginelle Bokpe. Sa recommandation est claire : « C’est bien de financer de grandes stratégies institutionnelles, mais envoyez aussi l’argent directement dans les villages. »
Le quatrième obstacle, selon elle, réside dans la limitation des ressources. Sans budgets pérennes ni adaptés aux réalités locales, les projets s’essoufflent dès que les experts internationaux se retirent, transformant des programmes ambitieux en de simples feux de paille sans lendemain.
Pour que le partenariat UA-UE opère un virage historique, l’experte plaide pour un changement radical de méthode. Elle réclame que les ONG de terrain, qui connaissent parfaitement les communautés africaines, soient activement associées dès la phase de conception des programmes de développement.
La directrice de Modern Esther, dont les actions ont déjà impacté entre 5 000 et 8 000 femmes au Bénin, conclut sur une priorité absolue : l’autonomisation financière. Tant que la femme ne disposera pas d’une indépendance économique solide, sa voix et son pouvoir de décision au sein de la société resteront lettre morte.
AP/APA





