Réunis à Dakar pour le lancement du projet « Dynamiser les systèmes alimentaires locaux grâce aux cantines scolaires », chercheurs, autorités publiques et partenaires techniques ont plaidé pour faire de la commande publique alimentaire un moteur de transformation agricole, économique et sociale au Sénégal.
L’Initiative prospective agricole et rurale (IPAR), en partenariat avec le Groupe de recherche et de réalisations pour le développement rural (GRDR) et L’Institut panafricain pour la citoyenneté, les consommateurs et le développement (CICODEV Afrique), a officiellement lancé ce mardi à Dakar le projet « Dynamiser les systèmes alimentaires locaux grâce aux cantines scolaires » (SALCSS).
Financé par le Centre de recherche pour le développement international (CRDI) pour une durée de quatre ans, le projet ambitionne de démontrer comment l’alimentation scolaire peut devenir un instrument structurant de souveraineté alimentaire. Cela, en reliant durablement les exploitations familiales aux marchés institutionnels que constituent les écoles.
L’initiative sera expérimentée dans deux départements aux profils contrastés : Rufisque, en zone périurbaine dans la région de Dakar, marqué par le maraîchage, et Bignona, en Casamance, caractérisé par l’agriculture de subsistance, la riziculture et la production fruitière.
Le projet s’articule autour de plusieurs étapes : diagnostic des systèmes alimentaires locaux et des modes d’approvisionnement des cantines, co-construction de solutions innovantes avec les acteurs, expérimentation et évaluation des impacts, puis élaboration d’une stratégie de plaidoyer pour favoriser la mise à l’échelle des bonnes pratiques.
« Il s’agit de produire des données probantes sur les effets économiques, sociaux et nutritionnels de l’adossement des cantines scolaires à la production locale », a expliqué Abdoulaye Sarr, conseiller technique au ministère de l’Éducation nationale, soulignant que le projet dépasse « l’approche programmatique classique » pour inscrire l’alimentation scolaire dans une logique d’apprentissage institutionnel.
Une réponse aux défis structurels
Pour Malick Badji, représentant du ministère de l’Agriculture, le projet intervient dans un contexte marqué par de fortes vulnérabilités : insécurité alimentaire, faibles revenus agricoles, dépendance aux importations et exposition aux chocs climatiques.
Selon les données du ministère, le Sénégal importe chaque année pour plus de 1 070 milliards de francs CFA de denrées alimentaires. « L’objectif est de réduire cette dépendance en produisant localement, en transformant sur place et en consommant nos propres produits », a-t-il déclaré.
Dans cette perspective, les cantines scolaires apparaissent comme une « opportunité extraordinaire ». Au-delà de leur mission sociale d’offrir un repas quotidien sain et équilibré aux élèves, elles peuvent créer des marchés stables pour les producteurs locaux, structurer les filières, professionnaliser la transformation et sécuriser les débouchés des exploitations familiales.
Abdoulaye Sarr a insisté sur la dimension stratégique de la demande publique. « En créant une demande institutionnelle régulière et prévisible, les cantines réduisent l’incertitude du marché, facilitent l’accès au crédit, encouragent la diversification productive et favorisent l’intégration des femmes dans les segments de transformation et de fourniture », a-t-il dit.
« La commande publique alimentaire peut structurer les systèmes productifs locaux. La politique éducative peut contribuer à la transformation agricole », a-t-il poursuivi, plaidant pour un cadre juridique favorisant l’accès des petits producteurs et des femmes transformatrices aux marchés institutionnels.
Le projet s’inscrit dans la dynamique de la Stratégie de souveraineté alimentaire 2025-2034 et dans la révision en cours de la Politique nationale d’alimentation scolaire. Il s’appuie également sur le Groupe multisectoriel de l’alimentation et de la nutrition à l’école (GMSANE), mis en place en 2024 pour renforcer la coordination inter-institutionnelle.
Les ressources budgétaires allouées aux cantines scolaires ont d’ailleurs été portées à plus de 3,6 milliards de FCFA pour les exercices 2025 et 2026, selon le ministère de l’Éducation nationale.
La dimension genre constitue un axe transversal du projet. Les femmes jouent un rôle clé dans la production et la transformation, organisent des périmètres maraîchers, participent aux fédérations de producteurs et financent parfois les campagnes agricoles. Leur intégration effective aux marchés institutionnels est considérée comme un levier d’autonomisation économique.
Geneviève Laroche, représentante du CRDI, a souligné que l’initiative sénégalaise s’inscrit dans une cohorte de recherches menées dans plusieurs pays, avec l’ambition de développer des modèles adaptés aux réalités nationales, inspirés d’expériences réussies comme celle du Brésil.
À terme, le projet entend démontrer que l’alimentation scolaire peut catalyser la transition vers des systèmes alimentaires plus inclusifs, résilients et agroécologiques, en articulant politiques éducatives et agricoles.
Des contraintes à lever
Plusieurs contraintes ont toutefois été identifiées : régularité saisonnière de la production, qualité et conformité des produits, fluctuation des prix, logistique et stockage, notamment pour l’acheminement des denrées des zones rurales vers les écoles urbaines.
El Hadj Seck, chef de la Division des cantines scolaires, a rappelé que l’enjeu central reste celui de l’approvisionnement : « Comment garantir que les cantines puissent se fournir régulièrement en produits de qualité, et surtout en produits locaux ? » La réponse passe, selon lui, par la création de passerelles durables entre producteurs, transformateurs et institutions.
Pour les initiateurs du projet, ces défis ne constituent pas des obstacles insurmontables, mais des points d’attention à intégrer dans les dispositifs contractuels, les mécanismes de financement et les stratégies d’accompagnement technique.
« Investir dans les cantines scolaires, c’est investir dans l’économie locale, soutenir les producteurs, renforcer la résilience des territoires et bâtir un système alimentaire plus équitable et souverain », a résumé Malick Badji.
Au-delà de l’amélioration du fonctionnement des cantines, l’ambition est claire : faire de la commande publique alimentaire un outil structurant de transformation des systèmes productifs locaux et un pilier du développement territorial au Sénégal.
ARD/Sf/APA







