Au Ghana, les inondations, les fortes chaleurs et les pénuries d’eau perturbent de plus en plus le travail des agents de santé. Confrontés à des trajets difficiles, à des infrastructures vulnérables et à un manque d’équipements de protection, les soignants demandent que leurs conditions de travail soient reconnues comme un enjeu climatique et sanitaire.
Pour les agents de santé ghanéens, le changement climatique n’est plus une menace lointaine. Lorsque les pluies deviennent intenses, que les routes sont inondées ou que l’eau vient à manquer, ce sont leur trajet vers le travail, leur foyer, leur santé et leur capacité à prendre soin des patients qui sont directement affectés.
C’est ce que révèle un policy brief publié par Public Services International (PSI), le Health Services Workers’ Union (HSWU) et la Ghana Registered Nurses and Midwives Association (GRNMA), qui plaident pour un système de santé mieux adapté au changement climatique.
« Je pensais que le changement climatique concernait les ours polaires et la fonte des glaces. Je sais maintenant que cela me concerne, moi, mon lieu de travail et mes patients », témoigne un agent de santé cité dans le document.
Lorsque les fortes pluies s’abattent, Elizabeth Nana Oye Bampoe-Addo sait que sa journée ne se déroulera pas comme prévu. Cette responsable des ressources humaines de 38 ans doit parfois attendre la fin de l’averse avant de prendre la route, avant d’affronter embouteillages, hausse du coût des transports et difficultés d’accès à son lieu de travail.
« Vous budgétisez votre transport pour le mois, mais pendant ces périodes de crise climatique, cela dépasse le budget », raconte-t-elle.
Les perturbations ne s’arrêtent pas à l’arrivée au travail. Les trajets s’allongent, la fatigue se prolonge jusqu’au lendemain et le temps consacré aux activités professionnelles est absorbé par les déplacements. « Vous êtes déjà fatigué et votre temps de travail productif est passé dans les embouteillages », explique Elizabeth.
Cette fatigue rend les travailleurs plus vulnérables aux erreurs et réduit leur capacité à répondre correctement aux besoins des patients.
Ce problème dépasse désormais les expériences individuelles. Entre 2025 et 2026, le projet « Climate and Care », mené par PSI avec le HSWU et la GRNMA, a organisé vingt sessions d’apprentissage par l’action et quatre réunions de comités mixtes santé-sécurité, concernant environ 600 travailleurs dans treize établissements publics à travers le Ghana.
Les participants ont établi un lien direct entre les risques climatiques et la qualité des soins, évoquant la chaleur extrême, les inondations, les pluies irrégulières, la mauvaise ventilation, les transports dangereux, le mauvais drainage, le stress hydrique, les épidémies, les pannes d’équipement et la détresse psychologique.
Le mécanisme se résume en une chaîne simple : un choc climatique dégrade les infrastructures de santé, expose le personnel à la fatigue et au danger, puis affecte la qualité des soins dispensés aux patients.
Des établissements sous pression
À l’hôpital universitaire de Korle-Bu, l’un des plus grands du pays, les travailleurs associent la chaleur extrême et la mauvaise qualité de l’air à une baisse de productivité, des troubles respiratoires, de l’anxiété et de l’épuisement professionnel.
À la polyclinique de Kaneshie, les vagues de chaleur réduisent le confort de travail et affectent le fonctionnement de certains équipements médicaux. L’établissement porte les traces d’une inondation survenue en 2021, qui avait endommagé la cantine, des bureaux, des dossiers, des machines et des médicaments.
Ailleurs, les conséquences sont plus immédiates. À Nima Polyclinic, des agents racontent être arrivés trempés après avoir bravé des pluies torrentielles, et les rues inondées compliquent l’intervention des ambulances.
À Dansoman Polyclinic, les retards ou les absences reportent la charge de travail sur ceux qui parviennent à rejoindre leur poste, associant cette pression accrue aux longues files d’attente, aux tensions avec les patients, aux risques d’erreur et aux chutes sur des sols mouillés.
Dans la municipalité de Ketu South, les pluies ralentissent le séchage du linge dans les services de blanchisserie et compliquent les visites à domicile des agents de santé communautaires, tandis que la chaîne du froid nécessaire à la conservation des vaccins devient plus difficile à gérer.
Les perturbations touchent aussi les patients : une nutritionniste observe que la chaleur et l’irrégularité des pluies, en affectant les récoltes, contribuent à l’augmentation de la malnutrition. À Battor, les fortes pluies compliquent l’achat et l’acheminement des fournitures essentielles.
Quand les soignants ne peuvent plus rejoindre leur poste
Pour Felicia Agbeehia, sage-femme de 34 ans à Kpando, les inondations ont une conséquence concrète : certains collègues arrivent en retard ou ne parviennent pas à se rendre au travail.
« Les jours où il y a des inondations, le personnel ne peut pas arriver à temps au travail, ce qui augmente mon épuisement », témoigne-t-elle. La surcharge de travail affecte parfois jusqu’aux besoins les plus élémentaires. « Les repas sont sautés à cause de la charge de travail », ajoute-t-elle.
Ce paradoxe se trouve au cœur du projet « Climate and Care » : au moment où les populations peuvent avoir davantage besoin des services de santé en raison des événements climatiques, les conditions de travail des soignants se dégradent à leur tour.
À Ngleshie Amanfrom, dans la région du Central, les travailleurs expliquent que les inondations retardent leur arrivée au travail et que l’exposition à des environnements humides, sans équipements de protection adéquats, menace leur propre santé.
Un participant raconte que l’agent chargé d’ouvrir le portail pour laisser entrer une ambulance doit parfois travailler sous la pluie, sans protection, risquant d’être sanctionné s’il tombe malade et ne vient pas travailler.
D’autres témoignages soulignent les difficultés d’accès aux soins pour le personnel lui-même.
« Lorsque nous tombons malades en service, ou même en dehors du service, et que nous venons dans l’établissement où nous travaillons, le système actuel ne nous donne pas accès aux soins sans paiement en espèces », déplore un agent.
Les travailleurs souffrant d’asthme, de rhumatismes ou d’autres pathologies saisonnières estiment que leur situation n’est pas suffisamment prise en compte pendant les épisodes climatiques extrêmes.
À Ngleshie Amanfrom, l’établissement ne disposait pas de stocks suffisants d’équipements de protection individuelle ni de station d’hydratation pour le personnel, selon le compte rendu de la réunion santé-sécurité.
La direction a reconnu que certains problèmes dépassaient son autorité et s’est engagée à soutenir le plaidoyer pour un accès aux soins des agents et de leurs ayants droit, tout en acceptant la création d’un comité santé-sécurité.
Des avancées encore inégales
Les réponses restent variables selon les établissements. À Prampram Polyclinic, dans le Greater Accra, des améliorations concrètes ont été constatées : le terrain a été aménagé pour limiter les inondations, des infrastructures qui fuyaient ont été réparées et de l’eau potable a été mise à la disposition du personnel.
À Lambussie Polyclinic, dans l’Upper West, le dispositif est plus avancé. Le comité santé-sécurité y est constitué et opérationnel, la direction fournit de l’eau potable au personnel et prévoit de réparer des systèmes de climatisation hors service depuis plusieurs années, tandis qu’un projet de plantation d’arbres avec la communauté est à l’étude.
À Takoradi, en revanche, les travailleurs font état de difficultés persistantes liées à la chaleur, à l’eau, à l’assainissement et à la vulnérabilité des infrastructures, ainsi que d’une lourde charge physique et mentale, d’un manque de formation sur les risques climatiques et d’une absence de soutien institutionnel.
Pour Juanita Dackson, sage-femme de 39 ans, cette expérience a renforcé la nécessité d’agir avant la prochaine catastrophe. Devenue plus proactive dans la préparation aux inondations, elle estime que les femmes doivent bénéficier d’un accompagnement et d’une formation leur permettant de participer davantage aux réponses locales.
Tous les agents ne constatent pas encore de changement. À Sandema, l’infirmier David Korang Arhin affirme que sa charge de travail a considérablement augmenté sans avoir observé de bénéfice direct du projet dans son quotidien.
« Depuis que j’ai été affecté à cet établissement, je n’ai jamais reçu de formation ou d’orientation sur la façon de gérer les problèmes liés au changement climatique. Nous faisons simplement face aux situations à mesure qu’elles se présentent », témoigne un autre agent cité dans le policy brief.
L’eau au cœur des préoccupations
Dans certaines communautés, la crise climatique se combine à d’autres pressions environnementales. À Kyebi, l’infirmière Esther Obuba évoque les conséquences de l’exploitation minière artisanale illégale, connue sous le nom de « galamsey », sur l’accès à l’eau.
« Nous n’avons pas d’eau à cause du galamsey », affirme-t-elle, dépendant désormais de forages dont l’eau, selon elle, n’est pas suffisamment sûre pour la cuisine. Son attente envers les autorités est simple : disposer d’une eau potable, sûre et accessible.
Le policy brief appelle ainsi à considérer l’accès à l’eau, les stations d’hydratation, la ventilation et la protection contre les inondations comme des conditions nécessaires à la qualité des soins, et non comme de simples avantages sociaux.
Elizabeth Nana Oye Bampoe-Addo demande également des transports plus sûrs et plus abordables ainsi qu’une plus grande flexibilité du travail pendant la saison des pluies.
Elle souhaite que les réponses aux inondations tiennent davantage compte des femmes travaillant dans les marchés, des « kayayei », ces jeunes femmes qui transportent des marchandises, et des mères actives.
Elle plaide aussi pour des opérations régulières de nettoyage communautaire, notamment deux journées nationales de nettoyage par an. Après les fortes pluies du 29 juin 2026, ce type d’opérations a été organisé, mais elle estime qu’il devrait être systématisé.
« Les femmes et les enfants souffrent le plus pendant les inondations », souligne-t-elle.
Protéger ceux qui soignent
Pour PSI, le HSWU et la GRNMA, le Ghana reconnaît déjà, à travers sa Politique nationale sur le changement climatique et son Cadre national d’adaptation, les effets sanitaires du changement climatique. Mais ces textes ne fixent pas encore de normes contraignantes pour les établissements de santé.
Les organisations demandent notamment que les risques climatiques soient intégrés à la planification des effectifs et aux normes des établissements, un renforcement de la protection juridique des travailleurs exposés aux risques climatiques.
A cela s’ajoute un financement accru des infrastructures résilientes et une meilleure prise en compte de la santé mentale du personnel.
Elles recommandent enfin la ratification par le Ghana des conventions 155 et 187 de l’Organisation internationale du travail, consacrées à la santé et à la sécurité au travail.
Derrière ces revendications se dessine une même conviction : un système de santé résilient face au changement climatique commence par des travailleurs en sécurité, des lieux de travail adaptés et des syndicats reconnus comme des partenaires de l’adaptation.
Au Ghana, les pluies, la chaleur et les inondations transforment ainsi une dimension longtemps moins visible de la crise climatique : celle des personnes chargées de prendre soin des autres.
Pour Elizabeth, la leçon est désormais claire : il ne suffit plus d’attendre la prochaine catastrophe pour réagir. Il faut apprendre à s’y préparer, à la maison, au travail et dans la communauté.
ARD/ac/Sf/APA







