Un Policy Brief de l’ASECTU met en lumière un recul progressif mais profond de l’industrie manufacturière en Tunisie, avec un impact croissant sur l’emploi, les territoires et la souveraineté économique.
L’industrie manufacturière tunisienne ne s’est pas effondrée brutalement. Elle s’érode, année après année, dans un mouvement discret mais structurel. C’est le constat dressé par un récent Policy Brief publié par l’Association des économistes tunisiens (ASECTU), signé par le Pr. Hatem Mhenni, chercheur affilié à ThEMA et à l’ESC Tunis. Intitulé « Ni robotisée, ni protégée : l’industrie tunisienne en déclin », le document alerte sur une désindustrialisation progressive aux conséquences économiques et sociales durables.
Selon les données compilées à partir des statistiques de l’Institut national de la statistique (INS) et de la Banque mondiale, la part de l’industrie dans le PIB tunisien, proche de 30% au milieu des années 1990, est tombée à 23,5% en 2023. La seule industrie manufacturière est passée d’un peu plus de 17% à 15% du PIB sur la même période. Un recul progressif, sans choc spectaculaire, mais révélateur d’une perte continue de capacités productives.
La période récente a accentué cette tendance. Entre 2019 et 2022, 433 usines ont fermé, dont 138 dans le textile, 73 dans l’agroalimentaire et 42 dans le bâtiment et les matériaux de construction. Au premier trimestre 2024, les investissements industriels déclarés ont reculé de 17% sur un an, selon les chiffres de l’Agence de promotion de l’industrie et de l’innovation. Ce repli concerne à la fois les nouveaux projets et les opérations de modernisation, ce qui, selon l’étude, fragilise davantage la compétitivité du tissu existant.
Au-delà des agrégats macroéconomiques, le Policy Brief insiste sur le coût social. Dans les régions intérieures telles que Kasserine, Gafsa, Le Kef ou Siliana, l’industrie constituait un pilier d’emplois formels et stables. Chaque poste industriel supprimé entraînerait la disparition de deux à trois emplois indirects dans les services connexes, selon les estimations citées. Cette contraction nourrit la montée du chômage, notamment chez les jeunes diplômés, où les taux dépassent parfois 30%, favorisant l’essor de l’informel et l’émigration.
Le document souligne également l’effet sur la classe moyenne, considérée comme moteur du marché intérieur et facteur de stabilité sociale. Son affaiblissement progressif pourrait peser sur la demande domestique, l’entrepreneuriat et la cohésion territoriale. Sans stratégie industrielle renouvelée et sans montée en gamme technologique, conclut l’analyse, la Tunisie risque de voir s’approfondir une désindustrialisation structurelle aux implications durables pour sa souveraineté économique.
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