Alors que le Parlement libérien arrive ce jeudi à l’échéance pour le dépôt des observations sur le projet de loi créant une Autorité nationale du rail (NRA), les nombreuses zones d’ombre entourant la récente collision ferroviaire impliquant ArcelorMittal Liberia (AML) renforcent les arguments en faveur de cette réforme.
Le texte présenté au parlement libérien, qui prévoit la mise en place de u NRA en tant que régulateur indépendant du secteur ferroviaire, entre dans une phase décisive alors que l’opinion publique attend toujours des explications sur l’accident survenu le 27 mai sur la ligne reliant Yekepa à Buchanan.
Plus d’un mois après la collision entre deux locomotives d’AML, aucun rapport officiel n’a été publié. L’identité des conducteurs impliqués ainsi que leur état de santé restent également inconnus.
Cette concomitance entre l’examen du projet de loi et l’absence de réponses sur l’accident n’échappe pas aux observateurs. Les populations vivant le long du corridor ferroviaire, tout comme plusieurs spécialistes du secteur, s’interrogent sur la capacité du dispositif actuel à garantir une supervision efficace de l’une des infrastructures les plus stratégiques du pays.
L’accident s’est produit près du point kilométrique 212, à proximité du camp Gbadin n°3, sur l’axe de Sanniquellie. Deux locomotives circulant en sens inverse sont entrées en collision, provoquant le déraillement de plusieurs wagons. L’un des trains transportait du minerai de fer vers Buchanan, tandis que l’autre revenait à vide.
Si les causes exactes de l’accident n’ont pas encore été établies, des témoignages recueillis dans les heures ayant suivi le drame évoquent d’éventuelles défaillances des communications ferroviaires.
L’examen du projet de loi marque une nouvelle étape dans la transformation en loi permanente du décret exécutif n°136, signé le 10 octobre 2024 par le président Joseph Nyuma Boakai.
Ce décret reconnaît les infrastructures ferroviaires du Libéria comme des actifs stratégiques nationaux nécessitant une régulation indépendante dans l’intérêt général. Il prévoit la création d’une Autorité nationale du rail chargée de garantir un accès sûr, efficace, transparent et équitable aux infrastructures du pays.
Le futur organisme serait notamment chargé de superviser les opérations ferroviaires, de promouvoir la sécurité du réseau, de garantir un accès non discriminatoire aux infrastructures, de protéger les intérêts nationaux et d’accompagner le développement d’un système ferroviaire moderne ouvert à plusieurs utilisateurs.
S’il est adopté, le texte conférera à cette autorité des pouvoirs permanents pour réglementer l’exploitation ferroviaire, fixer les normes de sécurité, contrôler l’accès aux infrastructures, imposer la déclaration des accidents et superviser la transition vers un système ferroviaire multi-utilisateurs placé sous contrôle indépendant.
Les partisans de la réforme estiment que les nombreuses questions restées sans réponse après l’accident du 27 mai démontrent précisément la nécessité de disposer d’un organisme doté d’une base légale solide pour enquêter sur les incidents, garantir la transparence et veiller au respect des normes de sécurité.
Des journalistes présents sur les lieux peu après la collision ont rapporté avoir été empêchés par des employés du chemin de fer de photographier l’épave ou de recueillir des informations. Selon eux, il leur a été demandé d’obtenir au préalable une autorisation du département de la communication d’ArcelorMittal Liberia.
Les premiers éléments faisaient également état de possibles blessures parmi les membres de l’équipage de la locomotive vide, qui aurait subi d’importants dégâts. Aucune information officielle n’a toutefois été communiquée depuis sur l’identité des conducteurs ou leur état.
Au moment des faits, la police nationale libérienne avait confirmé la collision, tout en précisant que les enquêteurs n’avaient pas encore pu interroger les conducteurs, ceux-ci ayant été transférés à Yekepa.
Le commandant de la police du comté de Nimba, Larmin Mendin, avait d’abord indiqué qu’aucune victime n’était à déplorer. Lors d’un entretien de suivi, le 29 juin, il a toutefois reconnu que les enquêteurs rencontraient des difficultés pour obtenir des informations, affirmant qu’ArcelorMittal Libéria ne coopérait pas pleinement avec les investigations.
Cette affaire intervient dans un contexte marqué par plusieurs accidents ferroviaires et par des interrogations persistantes sur la capacité des institutions publiques à enquêter de manière indépendante sur des incidents impliquant des sociétés concessionnaires.
Six mois plus tôt, le 15 décembre 2025, un autre accident grave impliquant une locomotive d’ArcelorMittal Liberia s’était produit sur la même ligne Yekepa-Buchanan. Cet incident avait déjà suscité des critiques après que des responsables gouvernementaux eurent indiqué ne pas avoir été officiellement informés.
Le directeur du rail au ministère des Transports, Amos K. Tuah, avait alors confirmé que son administration n’avait reçu aucune notification officielle de la part de l’entreprise. Les ministères des Mines et de l’Énergie ainsi que du Travail n’avaient pas davantage répondu aux sollicitations des médias.
L’absence de notification officielle et de suivi institutionnel a alimenté les préoccupations concernant le respect des obligations de déclaration des accidents et l’efficacité du dispositif de contrôle du secteur ferroviaire.
Les défenseurs de la réforme estiment que l’absence de rapport public sur l’accident du 27 mai, combinée aux difficultés rencontrées par les enquêteurs pour accéder aux informations, démontre la nécessité de créer un régulateur indépendant capable d’exiger des enquêtes rapides, transparentes et systématiques.
Le corridor ferroviaire Yekepa-Buchanan a déjà été le théâtre de plusieurs autres accidents. L’un d’eux, survenu près de l’ancien camp CNC sur l’axe Ganta-Saclepea, avait grièvement blessé deux conducteurs, l’un sud-africain et l’autre libérien. Dans un autre cas, deux agents de maintenance avaient perdu la vie après une collision entre leur véhicule d’entretien et un train en circulation.
Il y a environ deux ans, une conductrice de camion transportant du minerai de fer avait également trouvé la mort dans un accident dont les circonstances n’ont jamais été entièrement rendues publiques.
La répétition de ces incidents alimente le débat sur la sécurité des opérations ferroviaires, les procédures de déclaration des accidents, les mécanismes d’intervention d’urgence et le niveau réel de contrôle exercé par les autorités sur le principal corridor minier du pays.
À Nimba, plusieurs habitants déplorent le manque d’informations officielles sur la collision du 27 mai. Certains s’interrogent sur les raisons qui empêcheraient une entreprise de coopérer pleinement avec les autorités dans une affaire présentant un intérêt public évident. D’autres rappellent qu’aucune personne physique ou morale ne saurait être au-dessus de la loi et que les entreprises comme les autorités sont tenues de respecter les dispositions légales en vigueur.
Alors que le Parlement poursuit l’examen du projet de loi, les défenseurs de la réforme considèrent que cette affaire illustre les limites d’un système reposant essentiellement sur l’autorégulation des concessionnaires.
Selon eux, le Libéria a besoin d’une institution indépendante disposant de pouvoirs clairement définis pour réglementer le secteur, faire respecter les normes de sécurité, enquêter sur les accidents, exiger des déclarations rapides et garantir que l’une des infrastructures économiques les plus importantes du pays soit gérée dans l’intérêt national.
À l’heure de la mise sous presse, ni ArcelorMittal Liberia ni la police nationale n’avaient publié de rapport complet sur les causes de la collision du 27 mai, l’identité et l’état des conducteurs, l’ampleur des dégâts ou les conclusions d’une éventuelle enquête officielle.
ABJ/lb/te/Sf/APA






