Ces dernières années, le JNIM a délaissé les attaques directes contre les soignants et humanitaires au Burkina Faso, au Mali et au Niger, privilégiant pillages, enlèvements et contrôle des infrastructures médicales, selon un rapport de Tatiana Smirnova (FrancoPaix, Université de Sherbrooke).
Entre 2022 et 2025, le groupe armé Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM) a modifié ses tactiques dans le Sahel, en particulier au Burkina Faso, au Mali et au Niger, révèle un rapport de la chercheure Tatiana Smirnova, publié dans le dernier bulletin FrancoPaix de l’Université de Sherbrooke, au Canada. Plutôt que de multiplier les attaques directes contre les travailleurs de la santé et les humanitaires, le groupe mise désormais sur une gouvernance indirecte, alternant pillages, enlèvements et contrôle des infrastructures médicales.
Un recul apparent des attaques, mais une menace persistante
Les données analysées montrent une baisse des incidents sécuritaires impliquant les soignants et les humanitaires dans les trois pays étudiés. « Les attaques n’ont pas diminué en raison d’un affaiblissement du JNIM, mais parce que le groupe ajuste ses méthodes pour renforcer son contrôle territorial », explique Smirnova.
Au Burkina Faso, les attaques contre les travailleurs de la santé sont passées de 28 en 2022-2023 à seulement 3 en 2024-2025. Les humanitaires, moins ciblés initialement, ont vu le nombre d’incidents les visant chuter de 12 à 2 sur la même période. Au Mali, la tendance est similaire : les attaques contre les humanitaires sont restées stables à 12 incidents annuels entre 2022 et 2024, avant de chuter à 4 en 2024-2025. Les professionnels de la santé, eux, ont subi 8 attaques en 2022-2023, contre 3 pour chacune des deux années suivantes. Le Niger, moins touché, n’a enregistré que 5 attaques sur trois ans, avec une baisse progressive.
Cependant, pour Smirnova, cette diminution des agressions ne signifie pas une amélioration de la situation sécuritaire. « L’absence de violences visibles ne réduit pas l’insécurité, elle la rend plus diffuse et difficile à anticiper », souligne-t-elle.
Pillages et destructions : un contrôle par l’accès aux soins
Le JNIM a progressivement intégré les infrastructures de santé dans sa stratégie de domination territoriale.
« Les attaques contre les infrastructures sanitaires ne sont pas de simples destructions opportunistes, mais une tactique délibérée visant à affaiblir l’État et à asseoir son autorité », explique la chercheure.
Au Burkina Faso, le groupe a multiplié les pillages dans la Boucle du Mouhoun, le Centre-Nord et l’Est. Entre 2022 et 2025, 25 incidents ont été recensés, ciblant les centres de santé, les pharmacies et les ambulances. « La confiscation des médicaments et des équipements prive les populations d’un accès aux soins, les forçant à dépendre des réseaux du JNIM », détaille Smirnova.
Les assassinats ciblés se sont également intensifiés, notamment autour de Tougan. Le 8 février 2023, une attaque contre une équipe mobile de Médecins sans frontières (MSF) a coûté la vie à deux de ses membres. Le 6 mai 2024, deux infirmiers ont été tués alors qu’ils se rendaient à une formation.
« Ces meurtres ne sont pas anodins. Ils visent à briser toute tentative de maintien des services médicaux indépendants et à dissuader les professionnels de la santé de rester dans ces régions », indique l’étude.
Mali : les enlèvements comme outil de pression
Dans certaines zones du Mali où le JNIM rencontre encore une résistance, notamment à Mopti et Bandiagara, le groupe privilégie les enlèvements ciblés.
« Entre 2022 et 2025, neuf cas d’enlèvement ont été documentés, dont cinq à Mopti, trois à Tombouctou et un à Ségou », rapporte Smirnova.
Ces kidnappings visent souvent des figures d’autorité locale et des responsables de structures sanitaires. En juin 2024, le promoteur de la pharmacie Toguna de Bandiagara et un marabout de la zone de Bayes (Bankass) ont été enlevés avant d’être relâchés en août.« Cette tentative d’intimidation visait à forcer leur soumission ou à négocier leur allégeance », explique la chercheure.
Les travailleurs de la santé sont également ciblés. En juillet 2023, quatre agents de santé ont été enlevés à Ambiri (Youwarou, Mopti). En novembre 2022, une ambulance et son équipage ont été capturés entre Parou et Songobia (Bandiagara), avant d’être relâchés.
Cette stratégie d’enlèvement semble cependant moins présente dans les zones où le JNIM a déjà établi une forme de contrôle local, comme le cercle de Koro, dans la région de Bandiagara.
« La quasi-absence d’attaques dans cette zone peut être interprétée comme un signe d’imbrication progressive du JNIM dans les dynamiques locales », analyse Smirnova.
Vers une co-gouvernance imposée ?
L’évolution des tactiques du JNIM suggère une transformation de la menace.
« Loin d’être un signe d’affaiblissement, la baisse des attaques contre les travailleurs de la santé et les humanitaires reflète une consolidation du contrôle territorial et une intégration plus fine du groupe dans le tissu social des régions où il opère », analyse la chercheuse.
Dans certaines zones, le groupe n’a plus besoin d’utiliser la violence directe, car il impose déjà ses règles. Cette évolution pose de nouveaux défis aux acteurs humanitaires et aux soignants.
« Le climat de terreur silencieuse complique les interventions. Chaque interaction peut avoir des conséquences critiques », avertit Smirnova.
Alors que les groupes armés continuent d’ajuster leurs stratégies, la question de l’accès aux soins devient un enjeu clé dans la lutte d’influence qui se joue dans le Sahel.
AC/Sf/APA







