À Kaduna et à Taraba, les inondations, la sécheresse et les vagues de chaleur alourdissent le travail domestique et de soin assumé par les femmes. Mais dans certaines communautés, des solutions énergétiques propres commencent à réduire ce fardeau et à ouvrir la voie à de nouvelles activités économiques.
À Makera Rigasa, dans l’État de Kaduna, les fortes pluies transforment régulièrement les ruelles en torrents de boue. Les habitations sont inondées, les infrastructures endommagées et les risques de maladies augmentent.
Pour les femmes, les conséquences ne se limitent pas aux pertes matérielles. Lorsque le paludisme ou les infections d’origine hydrique touchent les enfants et les personnes âgées, elles prennent en charge l’essentiel des soins au sein du ménage, souvent dans un contexte où les services publics de santé restent difficiles d’accès.
« Chaque fois que cette inondation survient, tout change ici complètement en raison du changement climatique qui cause la maladie », témoigne une participante de l’État de Kaduna citée dans un rapport d’évaluation.
À plusieurs centaines de kilomètres de là, dans les communautés de Kona, Kpantinapu et Lakanviri, dans l’État de Taraba, les femmes font face à un autre type de crise. Les sécheresses prolongées et les vagues de chaleur, qui dépassent parfois 40 °C, assèchent les puits et obligent les habitantes à parcourir de longues distances pour trouver de l’eau.
Un fardeau domestique accru
Selon une note d’analyse politique consacrée au projet TinT-FollowTaxes, 68,6 % des femmes interrogées à Kaduna et 65,2 % à Taraba déclarent que les chocs climatiques ont fortement accru leur charge de travail domestique et de soin non rémunéré.
Collecter de l’eau, ramasser du bois, nettoyer les maisons après une inondation, s’occuper des proches malades ou accompagner les enfants privés d’école : ces tâches supplémentaires réduisent le temps disponible pour les activités rémunérées, la formation et le repos.
À Kaduna, 55,6 % des femmes interrogées déclarent vivre avec moins de 10 000 nairas par mois, selon l’étude menée par TinT-FollowTaxes avec le soutien de la Fondation Avina et du Centre de recherches pour le développement international (CRDI).
Cette faiblesse des revenus limite leur capacité à investir dans des équipements permettant de réduire le temps consacré aux tâches domestiques. Elle conduit également certaines familles à adopter des stratégies de survie qui fragilisent leur santé et leur résilience à long terme.
À Kaduna, 54,4 % des femmes interrogées déclarent avoir déjà sauté des repas. Cette proportion est de 29,1 % à Taraba. Dans certains ménages, les femmes réduisent leurs propres portions afin de préserver l’alimentation des enfants.
Kaduna : produire des réchauds propres
Le parcours de Hafsat Muktar illustre la manière dont une contrainte climatique peut devenir une occasion d’apprentissage et d’autonomisation.
Âgée de 18 ans et habitante du quartier de Hayin Gada, à Rigasa, Hafsat vivait dans un ménage fortement dépendant du bois de chauffage. La collecte était longue et parfois dangereuse, tandis que la cuisson sur des foyers traditionnels exposait la famille à une fumée importante.
Dans le cadre du projet, elle a suivi une formation technique consacrée à la fabrication de réchauds à haute efficacité énergétique à partir de matériaux recyclables et de débris métalliques.
Ces équipements permettent de réduire la quantité de bois utilisée et de limiter la fumée produite pendant la cuisson. Pour la famille de Hafsat, le changement a également eu des effets sur le quotidien des enfants.
Sa mère, Binta Yanaya, témoigne d’une diminution de la fumée dans la maison et d’une meilleure ponctualité des enfants à l’école.
« Ce projet m’a montré qu’en tant que femme, je peux acquérir des compétences techniques, créer des solutions écologiques, devenir économiquement indépendante et autonomiser d’autres femmes de ma communauté », affirme Hafsat.
Taraba : les briquettes réduisent la collecte de bois
À Lakanviri, dans l’État de Taraba, les femmes ont été formées à la fabrication de briquettes à partir de résidus agricoles. Ces combustibles constituent une alternative au bois et au charbon de bois traditionnel.
Rahap Amidu Andele se souvient de la situation qui prévalait avant le lancement du projet. « La plupart du temps, les femmes devaient se rendre dans la brousse, sur les collines, dans les champs et ailleurs pour chercher du bois de chauffe. Après être allées chercher du bois, nous devions aussi aller chercher de l’eau dans les cours d’eau et les rivières. C’était un fardeau considérable pour les femmes », raconte-t-elle.
La fabrication et l’utilisation des briquettes ont permis de réduire ces déplacements. « Nous avons désormais plus de temps pour faire autre chose, car les briquettes que nous avons produites sont encore disponibles et nous continuons à les utiliser. La plupart des femmes n’ont plus besoin d’aller au champ ou dans la brousse pour chercher du bois », explique Rahap.
Les briquettes produisent également moins de fumée que le charbon de bois classique, ce qui améliore la qualité de l’air à l’intérieur des habitations.
Plus de 50 femmes ont été formées à Lakanviri. La fabrication des foyers écologiques est principalement assurée par les hommes de la communauté, tandis que les femmes participent à la production et à l’utilisation des briquettes.
Pour le moment, la production sert surtout à la consommation des ménages formés. La commercialisation n’a pas encore véritablement commencé, mais les bénéficiaires ont engagé les démarches pour officialiser deux coopératives, sous le nom de Lakanviri Women Group A et B.
Le projet a également contribué à une évolution de la répartition des tâches au sein des familles. Rahap observe que certains hommes utilisent désormais les équipements de cuisson et participent davantage aux soins des enfants.
« Parfois, pendant que les femmes baignent les enfants, les hommes allument le feu et font bouillir l’eau pour que les enfants prennent leur petit-déjeuner avant l’école », explique-t-elle.
Vers un entrepreneuriat vert
Les évaluations de suivi menées à Kaduna et à Taraba indiquent que les bénéficiaires produisent des briquettes à partir de déchets agricoles et de matériaux locaux. Dans la communauté de Taro Taro, à Rigasa, les groupes produisent en moyenne entre 20 et 30 kilogrammes par lot.
Le temps économisé grâce à ces solutions est consacré à des activités génératrices de revenus, à l’apprentissage, à la participation communautaire ou au repos.
Le projet entend désormais transformer ces initiatives domestiques en véritables activités économiques. Dix coopératives de femmes ont été légalement enregistrées auprès des ministères du Commerce et des Affaires féminines de Kaduna et de Taraba. Certaines disposent déjà de comptes bancaires collectifs et de kits de démarrage.
Des accords d’approvisionnement sont également envisagés avec des acheteurs locaux, des écoles et des institutions. Selon les évaluations du projet, environ 20 femmes mènent actuellement une activité d’entrepreneuriat vert dans les deux États et vendent des surplus de briquettes sur les marchés locaux.
Un soutien institutionnel encore limité
Malgré ces avancées locales, les communautés restent largement privées d’un accompagnement public adapté. Selon la note politique d’août 2025, plus de 85 % des ménages interrogés à Taraba et 91 % à Kaduna déclarent n’avoir reçu aucune aide formelle des autorités lors des crises climatiques.
Pour Musa Sulaiman, responsable des programmes et des partenariats de FollowTaxes, les politiques publiques ont trop souvent considéré les femmes uniquement comme des personnes vulnérables, sans reconnaître leur rôle dans la gestion quotidienne des crises.
« Le travail de soin non rémunéré est l’amortisseur invisible du changement climatique. Lorsque les sécheresses, les inondations et l’épuisement des ressources surviennent, les femmes absorbent le choc en passant des heures à aller chercher de l’eau, à chercher du bois ou à réduire les repas », souligne-t-il.
À travers la Coalition de Kaduna sur le changement climatique, l’organisation mène un plaidoyer pour que le travail de soin non rémunéré soit intégré dans les budgets climatiques des États. Elle demande également la mise en place d’un mécanisme indépendant chargé de suivre les dépenses publiques consacrées à l’adaptation.
Le plaidoyer porte aussi sur la création d’infrastructures susceptibles de réduire la charge domestique, notamment les points d’eau, les services de garde communautaires et les programmes d’accès à la cuisson propre.
Reconnaître le soin comme un enjeu climatique
Les expériences de Rigasa et de Lakanviri montrent que le travail domestique et de soin constitue une infrastructure invisible de la résilience climatique. Lorsque les services publics sont insuffisants et que les ressources naturelles se raréfient, ce sont les femmes qui compensent les défaillances du système en consacrant davantage de temps aux tâches essentielles.
L’accès à l’énergie propre ne devrait donc pas être évalué uniquement selon sa capacité à réduire les émissions ou la consommation de bois. Il doit aussi être considéré comme un outil d’autonomisation économique, de protection de la santé et de réduction des inégalités de genre.
« Offrir une énergie propre et abordable libère directement les femmes de la pauvreté temporelle, les protège contre les mécanismes d’adaptation néfastes et renforce leur autonomie économique ainsi que la résilience à long terme des communautés », estime Musa Sulaiman.
Pour Hafsat, à Kaduna, et Rahap, à Taraba, le prochain défi consiste à passer de l’expérimentation à une production plus importante. Le manque de financement, d’équipements et d’accès aux marchés limite encore l’expansion de leurs activités.
Une véritable justice climatique au Nigéria suppose ainsi de ne plus considérer le travail domestique comme une affaire privée.
Elle implique d’investir dans des services publics adaptés, de soutenir les coopératives locales et de reconnaître les femmes non seulement comme les principales victimes des crises climatiques, mais aussi comme des actrices de la transition écologique.
ARD/ac/Sf/APA







