Dans l’État de Benue, au Nigeria, des femmes rurales expérimentent de nouvelles pratiques agricoles pour faire face aux effets du changement climatique, tout en cherchant à alléger le poids du travail domestique qui limite le temps qu’elles peuvent consacrer à leurs champs et à leurs activités génératrices de revenus.
Chaque matin, avant même que le soleil ne soit complètement levé, les femmes d’Ancha savent déjà ce qui les attend.
Il faut trouver de l’eau pour cuisiner, boire, laver les vêtements et s’occuper des enfants. Dans cette communauté située dans la zone de gouvernement local de Makurdi, certaines femmes parcouraient autrefois plusieurs kilomètres pour atteindre un étang stagnant, parfois partagé avec des chiens et du bétail.
« La charge repose généralement sur les femmes », explique Nyigwa Elizabeth, bénéficiaire du projet Benue Women Driving Climate Resilience in Agriculture (BWDCRiA).
Certaines partaient avec un jeune enfant attaché dans le dos. D’autres devaient attendre le début de la matinée ou la fin de l’après-midi, lorsque le soleil était moins intense.
Cette corvée quotidienne ne leur faisait pas seulement perdre du temps. Elle affectait également leur santé et leur bien-être, ainsi que leur capacité à se consacrer à l’agriculture, aux activités génératrices de revenus et aux formations.
Aujourd’hui, la situation a désormais changé. À la suite d’un plaidoyer mené par Galore Public Health Initiatives, l’organisation à l’origine du projet BWDCRiA, la communauté d’Ancha a obtenu un forage solaire. « Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin de parcourir de longues distances pour aller chercher de l’eau », témoigne Elizabeth.
L’accès à l’eau ne constitue toutefois qu’une partie de la transformation en cours dans ces communautés rurales. Lancé en 2025, le projet BWDCRiA a touché directement 200 agricultrices dans cinq communautés de l’État de Benue : Agasha, Ancha, Auke, Mbaityough et Mbaiwar.
Dans chaque communauté, une coopérative dirigée par des femmes a été mise en place. Elle regroupe 40 femmes et 10 hommes. Les femmes y apprennent à adapter leurs pratiques agricoles à l’évolution du climat, à protéger leurs sols et à réduire leur dépendance aux intrants chimiques.
Cultiver autrement
À Agasha, Ortwer Ternenge raconte avoir découvert une nouvelle manière de protéger ses cultures. Elle a notamment appris que les buttes d’ignames peuvent être recouvertes d’herbe afin d’empêcher la chaleur excessive du soleil d’endommager les tubercules.
Elle a également appris à préparer des traitements à base de feuilles et de graines de neem. Une fois bouilli puis refroidi, l’extrait obtenu peut être utilisé pour protéger les cultures contre certains ravageurs.
« Nous avons appris à gérer nos cultures lorsque les ravageurs et les maladies provoquent des pertes », explique-t-elle.
La formation ne se limitait pas aux pesticides naturels. Les agricultrices ont également appris à fabriquer du compost à partir de matériaux disponibles localement, notamment les déjections de bovins, de volailles et de lapins.
Pour Ortwer, il s’agit d’une manière de renouer avec des pratiques agricoles anciennes tout en les adaptant aux défis actuels. « Nous avons appris à revisiter notre histoire, la manière dont nos ancêtres utilisaient les engrais organiques », dit-elle.
Pour Tyoyue Priscilla, une autre bénéficiaire à Agasha, l’une des leçons les plus importantes est venue d’une ressource qui se trouvait pourtant sous ses yeux depuis longtemps : le fumier de chèvre. Cette année-là, elle en a ramassé, l’a pilé, l’a mélangé à de la cendre et l’a utilisé sur ses oignons. Le résultat l’a surprise.
Alors que de nombreux agriculteurs autour d’elle obtenaient de faibles rendements, ses oignons ont produit de gros bulbes. « Les gens n’arrêtaient pas de me demander ce que j’avais utilisé pour obtenir de si gros oignons », raconte-t-elle.
Dans un premier temps, elle a gardé le secret pour elle. Reconnaître qu’elle avait utilisé du fumier de chèvre, explique-t-elle, aurait pu susciter des moqueries.
« Ils auraient dit que j’étais une femme pauvre qui n’avait même pas les moyens d’acheter de l’urée et que c’était pour cela que j’utilisais du fumier de chèvre. » Mais les attitudes ont évolué.
Priscilla conserve désormais le fumier dans un sac à la maison, en prévision de la prochaine saison agricole. Plus important encore, elle partage ces connaissances avec les autres membres de sa coopérative. « Le fumier de chèvre est vraiment très utile », affirme-t-elle.
Derrière cette histoire se trouve l’un des objectifs plus larges du projet : aider les femmes à devenir des actrices du partage des connaissances au sein de leurs communautés.
À Mbaityough, dans la zone de gouvernement local de Buruku, Blessing Gbazan a également appris à comprendre une pratique qu’elle avait déjà observée sans en saisir les avantages.
Un voisin avait disposé une vingtaine de sacs remplis d’humus autour d’un arbre dans sa concession. « Je me demandais pourquoi il gaspillait autant de sacs », se souvient-elle. Elle a continué à observer. Puis les ignames ont commencé à pousser.
Les plants occupaient beaucoup moins d’espace que dans un champ traditionnel et, surtout, il y avait très peu de mauvaises herbes à enlever. La récolte l’a convaincue. « Les ignames étaient vraiment belles et la récolte était très abondante », dit-elle.
La formation reçue dans le cadre du projet BWDCRiA l’a aidée à comprendre qu’il s’agissait d’une pratique agricole intelligente face au climat.
Pour ces femmes, l’objectif n’est pas seulement de produire davantage. Il s’agit aussi de trouver des techniques qui nécessitent moins de ressources et qui peuvent être reproduites à partir de matériaux disponibles localement.
À Ancha, Ayoosu Caroline considérait depuis longtemps les ravageurs comme une menace difficile à maîtriser.
Les insectes attaquaient les feuilles et les fruits et pouvaient détruire une part importante des récoltes. Les pesticides chimiques constituaient une solution, mais leur coût réduisait les revenus des agricultrices. Caroline s’inquiétait également de leurs effets possibles sur les cultures, la santé et l’environnement.
La formation du projet BWDCRiA lui a présenté une autre approche. Elle prépare désormais des pesticides organiques à partir de feuilles et de graines de neem. « Je ne me sens plus impuissante lorsque des ravageurs apparaissent dans mon champ », explique-t-elle.
Sur sa parcelle de sésame, elle affirme avoir constaté moins d’attaques et des cultures en meilleure santé. Cette évolution traduit également un changement dans la manière dont les femmes perçoivent leurs propres capacités.
Elles ne sont plus seulement bénéficiaires d’intrants agricoles. Elles apprennent à produire, à expérimenter et à transmettre leurs connaissances.
Le projet a distribué 500 plants de palmier, soit environ 100 par communauté dans les cinq communautés. Il a également fourni 225 litres d’engrais organique et 200 sacs de semences de soja de 25 kilogrammes, adaptés aux conditions climatiques locales.
Vingt hectares de terres ont par ailleurs été attribués aux cinq coopératives par les dirigeants communautaires. Les parcelles ont été géoréférencées et les coopératives enregistrées auprès des autorités.
Le temps gagné compte aussi

Pour Galore Public Health Initiatives, la résilience climatique ne peut être dissociée d’une autre réalité : le temps consacré par les femmes aux tâches domestiques et au travail de soins.
Les données de référence du projet recueillis dans l’État de Benue ont révélé que 86 % des femmes consacraient plus de cinq heures par jour au travail domestique non rémunéré.
Dans les cinq communautés situées dans les zones de gouvernement local identifiées comme les plus vulnérables au changement climatique, l’enquête a montré que 91 % des femmes consacraient plus de cinq heures par jour au travail domestique non rémunéré, tandis que 35 % y consacraient plus de sept heures.
Les activités productives et le travail de soins s’entremêlent ainsi au cours d’une même journée, sans frontière clairement définie entre les deux.
Le projet vise à réduire de 20 % la charge de travail domestique et de soins non rémunéré d’ici à la fin de sa mise en œuvre.
Pour y parvenir, les coopératives ont mis en place des dispositifs communautaires de garde d’enfants. Ortwer en ressent directement les effets.
« Lorsque nous allons au champ, nous pouvons trouver un endroit convenable où laisser nos enfants, avec quelqu’un pour s’en occuper », explique-t-elle.
Pour les mères, l’avantage est simple : elles peuvent travailler pendant quelques heures sans devoir surveiller constamment leurs enfants. « Cela nous donne suffisamment de temps pour nos activités agricoles et nos autres occupations », ajoute-t-elle.
Le travail de soins, c’est-à-dire les tâches consistant à s’occuper des enfants, des personnes âgées ou des personnes dépendantes, ainsi qu’à gérer le quotidien du ménage, constitue donc un élément central du projet.
L’objectif est de faire en sorte que la lutte contre les effets du changement climatique ne devienne pas une charge supplémentaire imposée aux femmes.
Le projet ne s’arrête pas aux champs. Galore PHI mène également des actions de plaidoyer auprès des autorités afin que les préoccupations des femmes rurales soient prises en compte dans les politiques agricoles, climatiques et sociales.
En avril 2026, l’organisation avait sensibilisé 1 000 membres des communautés aux questions de genre et au partage des tâches domestiques. Ce chiffre devrait augmenter dans les mois à venir.
Quarante hommes ont également été formés au leadership coopératif et à l’agriculture intelligente face au climat.
ARD/ac/APA







