L’État algérien remet en avant l’un de ses chantiers industriels emblématiques, au prix d’une mobilisation politique qui trahit autant l’ampleur des ambitions que les fragilités structurelles du modèle économique poursuivi.
Réuni en Conseil des ministres, l’exécutif algérien a fait le point sur l’avancement du projet de voie ferrée minière reliant Blad El Hadba à Oued El Kebrit et au port d’Annaba, ainsi que sur la construction d’un quai minier dédié à l’exportation des phosphates.
À l’issue de cette réunion, le président Abdelmadjid Tebboune a ordonné une accélération nette du chantier, assortie d’un calendrier serré et d’un suivi renforcé.
Derrière l’injonction présidentielle, l’objectif officiellement affiché est de transformer le phosphate algérien en moteur durable de croissance et d’exportation. Le chef de l’État a rappelé le caractère « stratégique » de ce mégaprojet, présenté comme un investissement structurant destiné à diversifier une économie encore massivement dépendante des hydrocarbures.
Mais cette rhétorique volontariste masque mal le fait que ce projet, annoncé de longue date, peine à s’inscrire dans un rythme d’exécution conforme aux promesses initiales, au point de nécessiter aujourd’hui une mise sous surveillance directe de la présidence.
Les instructions données au ministre des Travaux publics sont révélatrices de cette tension. Un rapport mensuel est désormais exigé, avec un objectif d’achèvement des travaux fixé à fin 2026 et une mise en exploitation annoncée pour le premier trimestre 2027.
Le président Tebboune a également appelé à une coordination renforcée entre les ministères concernés et le partenaire étranger, tout en demandant de « doubler le rythme » du chantier et de lever tous les obstacles administratifs. Cette centralisation accrue de la conduite du projet souligne les limites d’un appareil exécutif souvent critiqué pour sa lenteur, ses lourdeurs bureaucratiques et son manque d’autonomie opérationnelle.
Le quai minier d’Annaba, présenté comme la pièce maîtresse du dispositif d’exportation des produits phosphatés, illustre à son tour cette logique d’urgence permanente. Pensé comme un levier pour augmenter les volumes exportés et soutenir une industrie nationale des engrais, il s’inscrit dans une stratégie plus large de transformation économique.
Toutefois, l’absence de données publiques détaillées sur la rentabilité attendue, les coûts réels du projet et sa compétitivité face aux grands producteurs mondiaux entretient le doute quant à sa capacité à générer, à court et moyen terme, une véritable valeur ajoutée pour l’économie algérienne.
Sur le terrain, les autorités mettent en avant des avancées techniques concernant les infrastructures de base, notamment le raccordement au gaz, l’alimentation électrique et le dédoublement de la ligne ferroviaire reliant le gisement au port d’Annaba. Ces progrès, régulièrement mis en scène dans la communication officielle, restent néanmoins tributaires de délais longs et d’une coordination complexe entre acteurs publics, dans un contexte budgétaire contraint.
Enfin, l’ouverture internationale du projet, matérialisée par la signature d’un protocole d’accord entre Somiphos et le groupe indonésien Pupuk, vise à crédibiliser l’ambition d’une industrie intégrée du phosphate. Mais là encore, les annonces de partenariats contrastent avec une réalité industrielle encore embryonnaire.
En multipliant les engagements et les injonctions, le pouvoir algérien cherche à afficher une volonté de rupture avec le passé. Reste à savoir si cette accélération décrétée d’en haut suffira à transformer un mégaprojet symbolique en véritable pilier économique, ou si elle ne fera que repousser, une fois de plus, l’épreuve des résultats concrets.
MK/AK/Sf/APA







