La visite d’Ousmane Sonko en Côte d’Ivoire marque un tournant stratégique dans la diplomatie sénégalaise, avec une volonté affichée de bâtir, avec Abidjan, un partenariat sur le modèle franco-allemand, selon le chercheur Alioune Aboutalib Lô.
La visite de travail du Premier Ministre sénégalais Ousmane Sonko en Côte d’Ivoire du 29 mai au 1ᵉʳ juin 2025 constitue un tournant majeur dans la diplomatie ouest-africaine, selon une analyse du Dr Alioune Aboutalib Lô, chercheur au Centre AKEM d’Istanbul. Cette mission diplomatique intervient quelques jours après un séjour de 72 heures au Burkina Faso et précède une visite de 48 heures en Guinée Conakry, illustrant parfaitement la nouvelle dynamique sous-régionale prônée par Dakar.
Une réorientation stratégique assumée
Cette visite « confirme davantage la réorientation stratégique de la diplomatie sénégalaise sur la sous-région », explique Dr Alioune Aboutalib Lô. Depuis l’arrivée au pouvoir du Président Bassirou Diomaye Faye, le chercheur sénégalais observe qu’une « attention particulière est davantage accordée aux États voisins », s’inscrivant dans la lignée de la doctrine des cercles concentriques du Président Senghor « qui fixait les règles de bon voisinage comme pilier majeur de la diplomatie sénégalaise ».
Cette analyse du Dr Lô trouve une illustration concrète dans les déclarations d’Ousmane Sonko lors de sa séance de travail avec le chef du gouvernement ivoirien Robert Mambé le vendredi 30 mai. « Cette visite s’inscrit dans le cadre de notre vision, une vision panafricaniste, mais également une vision d’intégration de la sous-région », a déclaré le Premier ministre ivoirien, ajoutant que « nous œuvrons et continuons à œuvrer inlassablement pour une sous-région pacifique et intégrée ».
Selon le chercheur, cette nouvelle approche se caractérise par « un renforcement progressif des cadres de coopération bilatérale entre le Sénégal et les pays de la région ».
Dr Lô souligne que « Dakar voit désormais le panafricanisme, non pas juste comme un cadre politique, mais aussi comme un cadre de coopération pour une prospérité mutuelle ».
La relance des Commissions mixtes de coopération « restées inactives depuis longtemps avec nos différents partenaires » illustre cette nouvelle diplomatie, selon l’expert. L’analyse d’ Alioune Aboutalib Lô se vérifie sur le terrain : Ousmane Sonko et Robert Mambé ont annoncé la « réactivation et la relance de la Commission mixte sénégalo-ivoirienne » pour « impulser une nouvelle dynamique » dans les six mois à venir.
Un potentiel économique considérable mais sous-exploité
Dr Alioune Aboutalib Lô rappelle que « le Sénégal et la Côte d’Ivoire sont les deux plus grandes économies de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) », représentant « à eux deux plus de 60% du PIB de l’Union ». Cette position de force a été confirmée par Ousmane Sonko qui a souligné que « la Côte d’Ivoire représente dans la sous-région, un poids économique, deuxième puissance économique au sein de la Cédéao et la première dans l’espace UEMOA ».
Les deux pays jouissent selon lui de « relations politiques, historiques et sociales assez profondes », avec des « liens familiaux, économiques et sociaux qui facilitent naturellement leur proximité ».
Cette proximité remonte aux indépendances, note le chercheur, avec « un cadre de coopération défini sous Senghor et Houphouët-Boigny depuis les premiers accords signés en 1971 ». Cette référence historique a été reprise par Ousmane Sonko qui a rappelé que « les premiers accords entre la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont eu lieu en 1971 », ajoutant que « notre responsabilité, aujourd’hui, est de hisser cette coopération à un niveau jamais égalé ». Robert Mambé, le chef du gouvernement ivoirien, a pour sa part relevé que « depuis les indépendances, nous avons établi plus de 40 accords qui sont des accords dynamiques et qui méritent d’être renforcés ».
L’expert rappelle que sous le règne d’Abdoulaye Wade, « Dakar s’est particulièrement impliquée dans la résolution du conflit ivoirien du début des années 2000 ».
Malgré « la concurrence avérée entre les ports d’Abidjan et de Dakar pour servir de hub logistique régional », Dr Alioune Aboutalib Lô identifie « des complémentarités et une convergence de vision qui doivent pouvoir permettre de concevoir un couple Sénégalo-Ivoirien capable de tirer l’économie de la région ».
Trois piliers pour un partenariat réussi
Dr Alioune Aboutalib Lô établit un parallèle avec le modèle franco-allemand, rappelant que « si la France et l’Allemagne ont réussi à s’imposer en tandem au sein de l’Union Européenne, c’est surtout grâce à leur leadership et convergence sur les questions politiques ». Il note que ce duo représente « un tiers de la population et du PIB de l’UE » et a su « bâtir une relation de confiance malgré leurs rivalités d’antan ».
Cependant, le chercheur identifie un « défi majeur dans le contexte actuel où la politique sénégalaise est entrée dans une phase réformiste, assumant une nouvelle approche basée sur le respect de sa souveraineté et sur la recherche de coopération équilibrée et win-win ». À l’inverse, « la Côte d’Ivoire reste dans une posture traditionnelle voire conventionnelle ».
Dr Alioune Aboutalib Lô estime que « bâtir des consensus par exemple sur les questions monétaires, sécuritaires ou le management des relations Cédéao-AES, restent des défis majeurs ». Il souligne que « le Sénégal qui aspire à des réformes des organes sous-régionaux, aura forcément besoin de l’appui de la Côte d’Ivoire pour apporter les changements nécessaires ».
L’expert préconise d’institutionnaliser davantage les relations en « réunissant régulièrement la Commission économique mixte », en mettant « en place des cadres de coopération militaire et sécuritaire » et en créant « des comités scientifiques et culturels ».
Ces recommandations trouvent un écho concret dans les décisions prises : Ousmane Sonko a annoncé que les différents ministres « doivent désormais échanger, même dans les domaines législatifs et réglementaires » et que « les textes qui sont pris de part et d’autre puissent être partagés, parce qu’on doit s’inspirer mutuellement de nos bonnes pratiques et de nos réussites ».
Les deux leaders ont également décidé de « rendre cette coopération-là, la plus fluide possible, qu’elle se déroule au quotidien désormais ; que les échanges ne soient plus beaucoup ou trop protocolaires, mais qu’ils soient fluides et naturels ».
Dr Alioune Aboutalib Lô pointe la faiblesse des échanges commerciaux « environ 160 milliards de FCFA, moins de 175 millions de dollars » entre les deux pays, « malgré le gros potentiel et leur représentativité économique dans la zone monétaire ouest africaine ».
Les discussions entre Ousmane Sonko et Robert Mambé ont confirmé cette préoccupation. Les deux personnalités ont abordé « les questions de sécurité, de l’exploitation des ressources halieutiques, des échanges commerciaux, des nouvelles technologies, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, de la transformation des produits, de l’industrialisation et de l’élevage ».
Le chercheur propose plusieurs axes de développement, à savoir « encourager une nouvelle politique d’infrastructures profitables à l’axe Dakar-Abidjan (liaisons maritimes, ferroviaires, routières) », mettre « sur pied une coopération institutionalisée entre le Port de Dakar et celui d’Abidjan », et faciliter « la levée des barrières douanières ». Cette dernière recommandation trouve un écho direct dans les décisions prises lors de la visite : Ousmane Sonko a annoncé leur volonté d’« avancer sur un certain nombre d’écrits que nous avons relevés, les barrières douanières, les tracasseries, et les contraintes commerciales qui existent qu’il faut lever le plus rapidement possible ».
Robert Mambé a souligné l’importance du « secteur privé » qui « va jouer un rôle essentiel » et sera « chargé d’accélérer cette coopération en renforçant le volume des échanges, en les améliorant et en identifiant de nouveaux domaines de coopération ».
Sur les matières premières, Dr Alioune Aboutalib Lô note que « les deux pays, entrés dans une ère de production de pétrole et de gaz, ont encore beaucoup à faire ». Il suggère qu’ils encouragent « en tandem, un cadre juridique et économique dans la sous-région, permettant une meilleure gouvernance de ces ressources qui appartiennent au peuple ».
L’expert évoque également le potentiel industriel, rappelant que « la transformation des matières premières sur place est l’un des piliers fondamentaux du nouveau référentiel des politiques publiques, Sénégal Vision 2050 ». Les discussions d’Abidjan ont confirmé cette priorité avec l’évocation de « la transformation des produits » et de « l’industrialisation » comme domaines de coopération privilégiés.
Concernant les ressources halieutiques, domaine d’expertise sénégalaise, Robert Mambé a reconnu que « la Côte d’Ivoire peut bénéficier largement des compétences du Sénégal dans le domaine halieutique et la pêche artisanale pour bonifier les résultats que nous avons ».
Dans le domaine culturel, Dr Alioune Aboutalib Lô cite l’exemple de « coopération (non formalisée) dans l’industrie cinématographique avec des séries comme ‘Impact’ où on retrouve acteurs ivoiriens et sénégalais », plaidant pour étendre cette coopération « aux échanges universitaires et à la production scientifique ». Cette vision rejoint les discussions sur « l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique » évoquées lors de la rencontre.
Dr Lô insiste sur la nécessité d’un « leadership fort et assumé dans la sous-région ». Il estime que les deux pays « doivent pouvoir travailler en communion sur les questions majeures affectant la sous-région » et « encourager des projets structurels et infrastructurels ».
Le chercheur souligne le « défi de pouvoir, à deux, encourager des cadres de coopération et de concertation entre les pays membres de l’UEMOA voire de la Cédéao », tout en travaillant « à une cohésion pacifique entre les uns et les autres ».
Le chercheur sénégalais note aussi que les deux pays « doivent pouvoir relever à deux le challenge de la stabilité régionale et du développement économique dans la zone UEMOA », en étant capables « de dépasser les dissensions qui gangrènent la région, comme il en est le cas avec les pays de la Confédération des Etats du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina et le Niger qui se sont retirés en janvier dernier de la Cédéao ».
L’expert observe cependant que « les deux pays (et surtout la Côte d’Ivoire) doivent travailler leur crédibilité aux yeux des acteurs de la région, pour ainsi encourager un climat de confiance et de cooptation », rappelant qu’Alassane Ouattara et Macky Sall (ancien président du Sénégal) ont souvent été « perçus comme les deux alliés majeurs de l’Occident (de la France en l’occurrence) ».
Cette visite en Côte d’Ivoire s’inscrit dans une séquence diplomatique intensive qui illustre parfaitement l’analyse du Dr Alioune Aboutalib Lô. Après un séjour de 72 heures au Burkina Faso, Ousmane Sonko a consacré trois jours à la Côte d’Ivoire (29 au 31 mai) avant de se rendre pour 48 heures en Guinée Conakry à partir du 1er juin. Cette tournée sous-régionale confirme la « réorientation stratégique de la diplomatie sénégalaise » analysée par le chercheur.
Durant son séjour ivoirien, le Premier ministre sénégalais s’est rendu le samedi 31 mai 2025 à Bouaké, métropole du centre ivoirien, où il a visité le CHR et le Stade de la paix, témoignant de l’importance accordée aux relations de terrain et aux infrastructures de développement.
Une opportunité stratégique à saisir
Dr Alioune Aboutalib Lô conclut que « Dakar et Abidjan » doivent « participer à renforcer le climat des affaires dans la zone UEMOA ». Il note que les deux pays « capitalisent un certain niveau de confiance vis-à-vis des partenaires internationaux, qui a déjà fait des deux pays des carrefours économiques, diplomatiques et logistiques ».
Selon le chercheur, « une coopération plus approfondie entre eux pourrait davantage attirer des investisseurs sur des projets sous-régionaux majeurs ».
L’expert du Centre AKEM d’Istanbul estime que « la nouvelle diplomatie sénégalaise qui cherche à renforcer ses relations avec les pays de la sous-région et promouvoir la prospérité collective, devrait trouver chez la Côte d’Ivoire un partenaire clé ».
Dr Alioune Aboutalib Lô conclut son analyse en affirmant qu’un « couple sénégalo-ivoirien, moteur de la croissance et du développement économique est une possibilité qui doit pouvoir être pensée stratégiquement et réalisée politiquement », tout en soulignant que « des défis majeurs se présentent » et que les autorités sénégalaises « doivent pouvoir trouver les mêmes aspirations chez leurs homologues ivoiriens ».
AC/Sf/APA






