Arrivée en mars 2023 avec un mandat américain centré sur le retour à l’ordre constitutionnel, le soutien à la MINUSMA et l’opposition de Washington à Wagner, Rachna Korhonen quitte Bamako dans un paysage diplomatique profondément transformé. Sans avoir infléchi le rapprochement du Mali avec Moscou, elle laisse une relation avec les États-Unis moins distante, mais dont les avancées sécuritaires et économiques restent à concrétiser.
L’ambassadrice des États-Unis au Mali, Rachna Korhonen, achève sa mission diplomatique après trois ans et demi passés à Bamako, au cours d’une période marquée par la recomposition des alliances du Mali et le changement d’approche de Washington envers les autorités de transition.
La diplomate a consacré l’une de ses dernières apparitions publiques, vendredi 28 août, à une rencontre organisée dans les locaux de Garden Grid, une entreprise tournée vers l’agriculture numérique. Devant des journalistes, des entrepreneurs et des acteurs de la société civile, elle a défendu la nécessité de concevoir au Mali les solutions au développement du pays.
Elle a également estimé que les relations entre Bamako et Washington, moins fluides au début de sa mission, évoluaient désormais « dans une direction positive ». Aucun successeur n’avait encore été publiquement annoncé au 1er septembre.
Rachna Korhonen avait présenté ses lettres de créance au président de la Transition, Assimi Goïta, le 16 mars 2023. Elle prenait ses fonctions quelques mois après le départ des forces françaises de l’opération Barkhane et cinq semaines après une visite à Bamako du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.
Des personnels russes, présentés par Bamako comme des instructeurs et considérés par Washington comme des membres du groupe Wagner, étaient alors déployés aux côtés des forces maliennes, tandis que les relations entre Bamako et plusieurs partenaires occidentaux se dégradaient.
La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali faisait également face à des restrictions croissantes dans ses déplacements et ses enquêtes.
Lors de son audition devant le Sénat américain en août 2022, Rachna Korhonen avait annoncé son intention de défendre le retour du Mali à un régime constitutionnel, de soutenir la liberté de mouvement de la MINUSMA et de combattre ce que Washington présentait comme la désinformation et les effets néfastes de Wagner. Elle avait également placé la lutte contre le terrorisme, le développement économique et la protection des programmes américains de santé parmi ses priorités.
À son départ, ces objectifs initiaux présentent un bilan contrasté. La MINUSMA a quitté le Mali à la fin de décembre 2023, à la demande des autorités, tandis que le retour à un pouvoir civil élu n’a pas eu lieu. Le partenariat militaire avec la Russie s’est poursuivi dans le cadre d’Africa Corps après l’annonce, en juin 2025, de la fin de la mission de Wagner.
Le Mali a parallèlement dénoncé l’Accord pour la paix issu du processus d’Alger, quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest avec le Burkina Faso et le Niger et renforcé la Confédération des États du Sahel. La visite officielle d’Assimi Goïta à Moscou, en juin 2025, a confirmé la place centrale occupée par la Russie dans les choix militaires et diplomatiques maliens.
Les relations diplomatiques avec les États-Unis n’ont toutefois jamais été rompues. L’ambassade américaine est restée ouverte et les échanges se sont poursuivis malgré les restrictions imposées après les changements politiques de 2020 et 2021, les sanctions visant certains responsables maliens et les désaccords sur la présence russe.
Continuité
La particularité de la mission de Rachna Korhonen tient aussi au fait qu’elle a accompagné deux politiques américaines différentes. Nommée sous la présidence de Joe Biden, elle est restée en poste après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Sous l’administration Biden, Washington conditionnait largement la reprise de sa coopération sécuritaire à des avancées démocratiques et exprimait son opposition au partenariat que les États-Unis associaient au groupe Wagner. La nouvelle administration a progressivement privilégié une approche fondée sur la lutte contre les groupes jihadistes, les possibilités d’investissement et le respect revendiqué par les autorités sahéliennes de leurs choix de partenariat.
Cette évolution s’est traduite par l’arrivée à Bamako de plusieurs responsables américains. En juillet 2025, Rudolph Atallah, responsable de la lutte contre le terrorisme au Conseil de sécurité nationale, a proposé une reprise de la coopération sécuritaire. William B. Stevens, alors chargé de l’Afrique de l’Ouest au département d’État, a également effectué une tournée dans les pays de l’AES.
En février 2026, Nick Checker est venu transmettre la volonté de Washington de dépasser les différends des années précédentes et d’ouvrir une nouvelle phase dans la relation. Frank Garcia, devenu secrétaire d’État adjoint chargé des Affaires africaines, a ensuite inclus le Mali dans sa première tournée sur le continent, en juillet.
Washington avait auparavant levé, le 27 février, les sanctions visant trois hauts responsables maliens en raison des liens que les autorités américaines leur attribuaient avec Wagner. Le gouvernement malien avait accueilli cette décision comme une étape favorable à l’amélioration des relations, tout en rappelant son attachement à la souveraineté nationale.
Des discussions ont ensuite porté sur une éventuelle reprise des vols américains de renseignement et de surveillance au-dessus du territoire malien. Un tel dispositif permettrait de suivre les déplacements des groupes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique, mais aucun accord définitif n’a encore été rendu public.
Le rapprochement n’a pas été linéaire. Les restrictions américaines visant l’entrée des ressortissants maliens ont entraîné des mesures de réciprocité à l’encontre des citoyens américains. Washington a également maintenu le Mali au niveau maximal de son dispositif d’alerte aux voyageurs en raison des attaques, des enlèvements et de la dégradation de la situation sécuritaire.
Rachna Korhonen a parallèlement encouragé le déplacement de la relation vers les entreprises et les investissements. AmCham Mali a été créée en 2023 avec la participation de l’ambassade et d’entrepreneurs maliens. Des délégations ont pris part au sommet SelectUSA, tandis qu’une journée consacrée aux possibilités économiques du Mali a été organisée en mai 2026 dans la région de Washington.
L’ouverture de Timbuktu American University et les rencontres entre entrepreneurs ont complété ce volet. La présentation de Garden Grid lors de ses adieux s’inscrit dans cette volonté de mettre en avant des initiatives conçues ou portées par des Maliens plutôt que de limiter la coopération aux programmes décidés à l’extérieur.
Les résultats économiques restent néanmoins modestes. Les échanges de biens et de services entre le Mali et les États-Unis ont été estimés à 235,6 millions de dollars en 2025, en recul de 19,9 % par rapport à l’année précédente. Le seul commerce de marchandises représentait 39,6 millions de dollars.
Le bilan économique de la mission repose donc davantage sur la création de cadres de coopération et de réseaux d’entrepreneurs que sur une progression déjà mesurable des investissements ou du commerce bilatéral.
La contribution personnelle de l’ambassadrice aux décisions prises à Washington ne peut être isolée de celle de l’ensemble de l’administration américaine. Son maintien à Bamako a cependant assuré une continuité institutionnelle pendant le passage d’une politique de conditionnalité à une approche plus pragmatique.
Son départ intervient alors que plusieurs dossiers restent ouverts : la reprise éventuelle de la coopération en matière de renseignement, la concrétisation des annonces économiques, la coexistence de nouveaux engagements américains avec la présence militaire russe et la nomination de son successeur.
Rachna Korhonen n’aura pas ramené le Mali vers les orientations défendues par Washington au début de sa mission. Elle quitte toutefois Bamako sans que le rapprochement du pays avec Moscou ait entraîné une rupture avec les États-Unis, désormais engagés dans la recherche d’une nouvelle forme de coopération avec les autorités maliennes.
MD/ac/Sf/APA







