La visite surprise du chef des renseignements turcs à Benghazi confirme une réorientation progressive d’Ankara vers l’est libyen, jadis adversaire, et ouvre la voie à de nouvelles convergences stratégiques.
Une visite qui aurait été inimaginable il y a encore quelques années. Lundi 25 août, le maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est libyen, a reçu à Benghazi le chef des services de renseignement turcs, Ibrahim Kalin, à la tête d’une délégation militaire de haut niveau. Cette visite – la première de ce rang depuis 2020 – marque une nouvelle étape dans le réchauffement discret mais constant entre Ankara et le camp de l’Armée nationale libyenne (ANL).
Autour de Haftar, figuraient ses deux fils, Saddam et Khaled, récemment promus à la tête de l’ANL : le premier en qualité de vice-commandant général, le second en tant que chef d’état-major. Leur présence, soigneusement mise en avant, traduit la volonté du maréchal de consolider leur légitimité militaire et politique, tout en affichant leur rôle central dans les relations avec des partenaires étrangers.
Le communiqué publié par l’ANL est resté laconique, évoquant seulement des « intérêts communs » et des « moyens de les développer ». Mais la symbolique de cette rencontre n’échappe pas aux observateurs : la Turquie, longtemps soutien exclusif du gouvernement de Tripoli, multiplie depuis quelques mois les gestes d’ouverture en direction de Benghazi.
En 2019, Ibrahim Kalin, alors porte-parole de la présidence turque, fustigeait publiquement Khalifa Haftar, dénoncé comme un « putschiste ». Ankara soutenait alors militairement le Gouvernement d’union nationale (GNA) à Tripoli, déployant drones et conseillers pour contrer l’offensive de l’ANL.
Le tournant s’est amorcé en avril 2025, lorsque Saddam Haftar a été reçu à Ankara par le chef d’état-major turc. Depuis, les signaux de rapprochement se sont multipliés, reflétant une convergence d’intérêts : pour la Turquie, diversifier ses leviers en Libye afin de sécuriser ses positions économiques et énergétiques ; pour Haftar, réduire sa dépendance au Caire et à Abou Dhabi en ouvrant de nouveaux canaux de coopération.
Les discussions tenues à bord de la frégate turque ayant transporté la délégation à Benghazi confirment que les échanges portent aussi sur le domaine militaire. Pour Ankara, il s’agit de préserver son rôle de puissance incontournable sur le théâtre libyen, en misant sur un dialogue avec les deux camps. Pour Haftar, cette ouverture représente l’occasion de renforcer ses marges de manœuvre et de se poser en interlocuteur incontournable auprès des puissances régionales.
Le rapprochement turco-égyptien de ces derniers mois crée également un contexte favorable. Ankara et Le Caire affirment désormais partager « une même vision » pour l’avenir de la Libye, soucieux d’éviter une nouvelle flambée de violences dans un pays où leurs intérêts économiques et sécuritaires convergent de plus en plus.
Ce rapprochement, s’il venait à se confirmer, pourrait accélérer la recomposition d’un échiquier libyen profondément fragmenté. La Turquie, qui cherche à sécuriser ses contrats de reconstruction et ses positions dans le secteur énergétique, voit dans l’est du pays un espace stratégique. Quant à Haftar, il y trouve l’opportunité de diversifier ses alliances et de s’inscrire dans une logique de reconnaissance internationale.
Pour l’heure, l’initiative reste fragile, tant les rivalités internes et les méfiances historiques pèsent sur les négociations. Mais le geste du 25 août illustre une réalité : en Libye, les rapports de force ne cessent de se redessiner, au gré des pragmatismes et des ambitions croisées.
MK/Sf/APA







