La suspension temporaire des exportations qataries propulse Sonatrach au premier plan, mais met aussi en lumière les fragilités structurelles du modèle gazier algérien.
La paralysie temporaire d’une partie des exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) du Qatar, après des attaques de drones visant les installations stratégiques de Ras Laffan et Mesaieed, a provoqué une onde de choc sur les marchés énergétiques mondiaux.
Dans ce contexte de tension extrême, l’Algérie tente de se positionner comme un fournisseur de substitution, en mobilisant sa compagnie nationale Sonatrach pour augmenter sa production et capter une part de la demande laissée vacante. Mais derrière cette posture offensive, la capacité réelle d’Alger à jouer un rôle stabilisateur reste sujette à interrogation.
Selon la plateforme spécialisée Attaqa, basée à Washington, Sonatrach prévoit d’exploiter au maximum ses capacités de liquéfaction afin de profiter de la flambée des prix et de compenser partiellement l’absence des cargaisons qataries.
L’Algérie dispose en effet d’une capacité de liquéfaction estimée à environ 25,3 millions de tonnes par an, répartie entre plusieurs complexes industriels situés principalement à Arzew et à Skikda.
À Arzew, les complexes GL1Z et GL2Z disposent chacun de six trains de liquéfaction, avec des capacités respectives de 7,9 et 8,2 millions de tonnes par an, auxquelles s’ajoute le complexe GL3Z, capable de produire 4,7 millions de tonnes. À Skikda, une autre installation contribue à hauteur de 4,5 millions de tonnes par an.
Sur le papier, cette infrastructure place l’Algérie parmi les principaux pôles de liquéfaction en Afrique. Toutefois, l’écart entre capacités installées et volumes réellement exportés illustre les limites du système énergétique algérien. En 2025, les exportations de GNL du pays ont reculé de 18 %, tombant à 9,54 millions de tonnes, un niveau nettement inférieur au record de 13,45 millions de tonnes atteint en 2023.
Cette contraction souligne les difficultés persistantes liées à l’état des infrastructures, aux contraintes techniques et à l’insuffisance des investissements nécessaires pour moderniser les installations.
La crise actuelle du marché du gaz intervient alors que les prix européens ont connu une forte poussée. Le lundi 2 mars 2026, les prix du gaz en Europe ont bondi d’environ 40 %, enregistrant leur plus forte hausse quotidienne depuis août 2023. Cette tension s’explique notamment par les perturbations dans le détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite près de 20 % du commerce mondial de GNL.
Selon les données de suivi maritime, au moins 24 navires méthaniers ont déjà modifié leur trajectoire pour éviter la zone de conflit.
Les analystes de Goldman Sachs estiment qu’un blocage prolongé du détroit pendant un mois pourrait entraîner un doublement des prix du gaz en Europe et provoquer une hausse de 130 % des prix spot en Asie. Dans ce contexte, l’Algérie cherche à capitaliser sur sa proximité géographique avec l’Europe, un avantage logistique indéniable face aux fournisseurs du Golfe.
Cependant, la tentative d’Alger de s’imposer comme un pilier de la sécurité énergétique méditerranéenne se heurte à plusieurs réalités structurelles. Malgré des ressources gazières importantes et un héritage industriel ancien, le secteur énergétique algérien reste fortement dépendant de Sonatrach, dont les performances sont régulièrement affectées par des contraintes techniques, des retards d’investissement et un environnement institutionnel jugé peu attractif par de nombreux investisseurs internationaux.
La structure des exportations de GNL en 2025 illustre néanmoins la dépendance persistante de certains marchés européens vis-à-vis du gaz algérien. La Turquie a absorbé environ 3,14 millions de tonnes, suivie par la France avec 2,31 millions de tonnes, l’Italie avec 1,62 million et l’Espagne avec 1,44 million de tonnes. Ces flux témoignent d’une relation énergétique ancienne, mais aussi d’un marché où la concurrence s’intensifie face à l’essor du GNL américain, qatari et australien.
Parallèlement, Alger envisage de rediriger certaines cargaisons vers des pays du Moyen-Orient confrontés à des déficits d’approvisionnement, notamment l’Égypte, le Koweït, la Jordanie ou encore Bahreïn. Cette stratégie vise à exploiter la fenêtre d’opportunité créée par l’arrêt temporaire des exportations qataries.
Mais cette situation met également en évidence le paradoxe énergétique algérien. Malgré ses ambitions et ses ressources, le pays peine à transformer durablement ses capacités en influence énergétique mondiale. Les fluctuations récurrentes de production, l’insuffisance des projets de modernisation et la dépendance quasi exclusive à Sonatrach limitent la capacité d’Alger à s’imposer comme un fournisseur de référence dans un marché du gaz de plus en plus concurrentiel et volatil.
Ainsi, si la crise actuelle offre à l’Algérie une opportunité conjoncturelle de renforcer sa présence sur le marché du GNL, elle révèle également les fragilités d’un modèle énergétique encore largement tributaire de facteurs structurels internes.
MK/AK/APA





