À Darou Thioub, à la Cité Sococim ou à Fass Mbao, des femmes racontent comment un premier financement de 50 000 francs CFA a transformé leur activité, grâce au Nano Crédit de la DER/FJ. Derrière ces parcours individuels se trouve un dispositif né d’une expérimentation à Pikine, qui a depuis élargi son champ d’action à l’échelle nationale, en misant sur la digitalisation des opérations pour réduire les déplacements et accélérer les décaissements. Son responsable, Alioune Abdoulaye Baro, revient sur les résultats obtenus, les transformations observées chez les bénéficiaires et les défis qui restent à relever.
Le Nano Crédit est né à Pikine, notamment au Marché central aux poissons. Quel problème cherchiez-vous à résoudre à l’origine ?
Le Nano Crédit est un produit de la DER/FJ dont la phase pilote a été menée à Pikine, au Marché central aux poissons. Nous avions constaté que les usuriers étaient très présents sur ce marché et que les femmes en souffraient particulièrement. Il fallait donc réfléchir à un modèle de financement capable de leur offrir une alternative.
C’est dans ce contexte que nous avons conçu le Nano Crédit. L’objectif était de permettre aux femmes d’accéder à de petits financements et de réduire leur dépendance à l’égard des usuriers.
Au départ, les crédits étaient compris entre 10 000 et 500 000 francs CFA. Les premiers résultats ont été encourageants. En 2020, nous avions 1 367 bénéficiaires pour un volume de financement de 1,5 milliard de francs CFA, avec un taux de remboursement de 99 %. Ces résultats ont convaincu la DER/FJ de déployer le dispositif à l’échelle nationale.
Depuis cette phase pilote, le Nano Crédit a considérablement grandi. Où en est le dispositif aujourd’hui ?
Aujourd’hui, nous comptons 180 119 bénéficiaires, dont 88 % de femmes. Nous avons également 997 groupements agréés, 54 points de service Nano et 46 faitières départementales.
Au total, 560 741 crédits ont été octroyés, pour un volume de financement de 60,8 milliards de francs CFA. Les remboursements s’élèvent à 47,3 milliards de francs CFA, tandis que les impayés représentent 12,198 milliards de francs CFA.
Ces chiffres montrent que le Nano Crédit a fait un parcours important depuis son lancement. Il est devenu un produit qui participe à l’animation économique, à l’autonomisation des femmes et à l’amélioration de leurs conditions de vie.
Mais au-delà des chiffres, est-ce que ces petits crédits permettent réellement aux femmes de faire grandir leurs activités ?
Oui. Le Nano Crédit ne doit pas être considéré uniquement comme un petit financement ponctuel. Il existe un système de progression par paliers.
Une bénéficiaire peut commencer avec un petit montant, puis accéder progressivement à 500 000 francs CFA, avant de passer à 1 million, puis à 2 millions, selon son activité et sa capacité de remboursement.
Le financement d’un million de francs CFA est remboursable sur 15 mois, avec 12 mois de remboursement et trois mois différés. Lorsqu’elle rembourse, la bénéficiaire peut ensuite accéder au palier de 2 millions de francs CFA, avec une durée de remboursement de 27 mois, dont trois mois différés.
Nous suivons et accompagnons les bénéficiaires dans ce processus. Elles sont présentes dans presque tous les secteurs : commerce, artisanat, pêche, agriculture.
Nous avons des exemples concrets de femmes dont les activités ont connu une évolution positive. Dans certains cas, le chiffre d’affaires est supérieur aux charges. Nous avons également des femmes qui, après avoir accédé à des financements d’un ou deux millions de francs CFA, ont réussi à créer des emplois. Certaines activités permettent aujourd’hui de faire travailler cinq ou dix personnes.
Cela montre que le Nano Crédit peut véritablement contribuer à l’autonomisation économique des femmes.
Le passage d’un petit crédit à des financements plus importants suppose donc que la bénéficiaire fasse ses preuves. Est-ce aussi une manière de sécuriser le dispositif ?
Absolument. Nous ne donnons pas des financements simplement pour donner. L’identification et la vérification des groupements sont réalisées en amont. Nous étudions les liens communs entre les membres, leurs activités et la viabilité de leurs projets.
L’objectif est d’accompagner une activité qui existe ou qui peut réellement se développer, afin que la bénéficiaire puisse rembourser et accéder ensuite à un financement plus important.
C’est aussi pour cette raison que nous insistons sur l’accompagnement. Le financement seul ne suffit pas. Il faut suivre les bénéficiaires et les assister dans leur parcours.
Le deuxième changement important semble être la digitalisation. Comment le mobile money a-t-il transformé l’accès au Nano Crédit ?
Cela a énormément changé les choses. Lorsque nous avons commencé, le système était entièrement manuel. Nous allions dans les marchés avec des paquets de stylos et nous remplissions les documents à la main.
Environ un an plus tard, nous avons engagé la digitalisation du dispositif et commencé à utiliser les wallets. Nous avons notamment travaillé avec Wave et Orange Money. Aujourd’hui, Wave est beaucoup plus présent.
Le mobile money a facilité l’accès au financement. Une fois que la bénéficiaire a été enrôlée physiquement au sein de son groupement, elle peut recevoir son financement directement sur son téléphone.
Je me souviens d’ailleurs d’une bénéficiaire qui m’avait dit qu’elle avait l’impression de rêver. Elle était en train de manger lorsque son téléphone a sonné et qu’elle a reçu son financement.
C’est cela que nous recherchons : permettre à la femme de recevoir son financement sans avoir à se déplacer.
Le téléphone est-il donc devenu une sorte de nouveau guichet bancaire pour les bénéficiaires ?
Oui. Aujourd’hui, la bénéficiaire peut recevoir son financement avec son téléphone, mais elle peut également rembourser avec son téléphone. Elle n’a plus besoin d’aller faire la queue dans un bureau ou de se rendre dans une banque.
Lorsqu’elle rembourse, l’agent administratif reçoit l’information. Après vérification, elle peut avoir accès au palier de financement suivant, sans même se déplacer. Le nouveau montant peut lui être envoyé directement sur son téléphone. Nous gagnons donc du temps et nous facilitons considérablement le processus.
Le remboursement par anticipation est également possible. Une bénéficiaire qui reçoit, par exemple, 50 000 francs CFA peut rembourser par petites sommes. Cette possibilité facilite la gestion du crédit et constitue aussi une forme d’autonomisation.
Vous utilisez aujourd’hui le mobile money pour l’ensemble des opérations. Quelles limites rencontrez-vous encore ?
Aujourd’hui, les wallets couvrent l’ensemble du dispositif du Nano Crédit et nous travaillons principalement avec Wave.
Mais aucun modèle n’est parfait. Dans certaines zones reculées, la modernisation et la maîtrise des outils numériques peuvent encore poser des problèmes.
Il peut aussi y avoir des erreurs de manipulation. Une bénéficiaire peut recevoir son argent sans savoir qu’il est arrivé sur son téléphone. Il peut également arriver qu’un proche utilise son téléphone ou récupère l’argent.
Ce sont des difficultés que nous rencontrons et que nous essayons de corriger. Pour le moment, elles n’affectent pas de manière inquiétante le dispositif. Les wallets nous soulagent beaucoup et facilitent véritablement l’accès des femmes au financement.
Si le dispositif compte déjà plus de 180 000 bénéficiaires, dont 88 % de femmes, où se situent encore les principales barrières à l’inclusion financière ?
Notre principal défi est aujourd’hui d’aller encore plus loin dans l’enrôlement des groupements et dans la couverture territoriale.
Nous voulons donner davantage de chances aux femmes qui se trouvent sur toute l’étendue du territoire, notamment dans les zones reculées.
Nous avons récemment identifié, par exemple, entre 30 et 40 groupements de femmes à Bambey. Cela montre qu’il existe encore une forte demande.
Mais nous ne voulons pas faire de l’enrôlement pour faire de l’enrôlement. Le travail d’identification et de vérification doit être fait en amont. Il faut s’assurer que les groupements sont structurés et que leurs activités peuvent permettre un remboursement dans de bonnes conditions.
Notre objectif est donc d’aller davantage vers les Sénégalais et de toucher les femmes qui restent encore éloignées des dispositifs de financement.
Le Nano Crédit ne couvre pourtant pas encore toutes les communes du pays. Est-ce aujourd’hui votre principal chantier ?
Oui. Le Nano Crédit ne couvre pas encore l’ensemble du Sénégal. Nous avons 557 communes dans le pays et il reste encore un nombre important de communes que nous n’avons pas touchées.
Nous sommes conscients de cette situation. L’identification de nouveaux groupements au niveau national est en cours, notamment dans les communes qui ne sont pas encore couvertes.
Des missions sont actuellement menées sur le terrain. L’objectif est ensuite d’avoir une véritable animation économique de proximité pour accompagner davantage les femmes.
Comment la DER/FJ compte-t-elle faire en sorte que l’extension du Nano Crédit ne se limite pas à distribuer davantage de crédits, mais produise un véritable effet sur l’autonomie économique des femmes ?
Nous sommes actuellement en train de réorganiser le dispositif en interne pour être plus efficaces sur le terrain.
L’objectif n’est pas simplement d’augmenter le nombre de crédits distribués. Nous voulons accompagner les bénéficiaires afin que leurs activités deviennent durables, qu’elles améliorent leurs revenus et, lorsque cela est possible, qu’elles puissent créer des emplois. Le Nano Crédit doit être un outil d’accompagnement et d’autonomisation.
Aujourd’hui, les défis économiques sont importants. La DER/FJ a donc un rôle majeur à jouer auprès des femmes et des jeunes. Quand on parle des femmes et des jeunes, on parle du Sénégal.
Le mot d’ordre est clair : il faut aller sur le terrain, dans les départements et dans les communes, pour être au plus près des bénéficiaires et atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés.
ARD/ac/APA





