Alors que les règles climatiques redessinent les conditions d’accès aux marchés et aux financements, les acteurs du secteur industriel sénégalais plaident pour une mutation rapide des entreprises afin de tirer profit des opportunités offertes par l’économie verte.
L’industrialisation verte n’est plus une option pour le Sénégal. C’est devenu une condition de survie économique. C’est le message porté jeudi à Dakar par des experts, des responsables publics et des représentants du secteur privé, réunis lors d’une table ronde organisée par Africa Climate Insights (ACI).
La rencontre portait sur « l’industrialisation verte au Sénégal : enjeux, opportunités et perspectives pour une croissance durable. » Elle a réuni le ministère de l’Énergie et du Pétrole, le ministère de l’Environnement, le secteur privé, le monde académique et la société civile.
Dans son discours d’ouverture, la directrice pays d’ACI, Awa Traoré, a insisté sur la nécessité d’un débat éclairé entre tous les acteurs, dans un contexte de transition énergétique.
Expert en efficacité énergétique au Bureau de mise à niveau, Aziz Samb a donné le ton. Pour lui, l’industrialisation verte « n’est plus une mode, mais c’est une exigence pour survivre. » Il cite le mécanisme carbone aux frontières de l’Union européenne, qui taxe déjà le ciment, l’acier et les engrais selon leur empreinte carbone. Un industriel qui ne s’y prépare pas risque de disparaître du marché d’ici dix ans, selon lui.
M. Samb évoque aussi le principe de l’Équateur. Cette convention, signée par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, conditionne le financement des projets à des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance. Sans ces critères, pas de financement.
Président de PGS Africa, Pape Oumar Ndiaye confirme ce constat côté secteur privé. Les entreprises sénégalaises restent dépendantes d’équipements de seconde main. Cela pèse sur leur consommation énergétique et leur compétitivité. Il plaide pour un accompagnement structuré des PME.
Conseiller technique au ministère de l’Énergie et du Pétrole, Yakhya Badiane confirme l’engagement de l’État. Le ministère travaille sur trois axes : l’efficacité énergétique, la gestion des déchets électroniques et des batteries, et le transfert de technologie. L’objectif est d’éviter que le Sénégal reste un simple pays consommateur d’équipements importés.
Le vrai obstacle : le financement
L’urgence fait consensus. Mais un obstacle revient dans presque toutes les interventions : l’accès au financement et le manque de projets assez matures pour convaincre les bailleurs.
Conseillère climat à l’ambassade britannique, Nafissatou Baldé pointe un vide dans la chaîne. Aucun bailleur n’accompagne les projets dès leur phase de démarrage. Elle cite l’exemple de Proplast, une entreprise sénégalaise de recyclage de plastique, soutenue par le programme Manufacturing Africa. Mais pour les projets encore fragiles, « aucun bailleur ne prend cette étape initiale-là », regrette-t-elle.
Directrice du Changement climatique, de la Transition écologique et des Financements verts, Madeleine Diouf Sarr confirme ce blocage.
« Le Fonds vert ne fait pas de tests », explique-t-elle. Seul le Fonds pour l’environnement mondial finance les phases pilotes. Elle appelle la société civile africaine à porter le débat sur la taxation des multinationales, pour alimenter de nouveaux fonds climat. Elle insiste aussi sur le suivi et la transparence des projets.
Enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger, le Dr Joseph Bassama pointe un autre frein : le manque de compétences. Il dénonce le cloisonnement entre disciplines. « Travailler en silo, c’est fini », affirme-t-il, annonçant le lancement prochain d’une plateforme technique universitaire, pour relier formation, recherche et besoins industriels.
Des opportunités déjà concrètes
Malgré les obstacles, plusieurs intervenants citent des réussites, sénégalaises ou africaines. Président de l’association FPV-SN, Babacar Sarr rappelle les chiffres du continent. L’Afrique ne représente que 2 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale. Elle détient pourtant 60 % du potentiel solaire mondial et 30 % des réserves de minéraux critiques.
Il cite l’Afrique du Sud, qui a mobilisé 14 milliards de dollars pour ses producteurs indépendants d’énergie. Il cite aussi le Maroc, qui vient d’obtenir 100 millions de dollars de la Banque africaine de développement pour une gigafactory de batteries automobiles. Pour lui, « il n’y a pas de pays développé sans industrie ».
M. Samb évoque deux filières concrètes pour le Sénégal : l’assemblage de batteries de stockage et la fabrication de mâts de lampadaires solaires. Le programme national d’un million de lampadaires représente, selon lui, un marché local d’environ 200 milliards de francs CFA.
M. Ndiaye détaille un programme déjà lancé par PGS Africa avec l’Agence nationale des énergies renouvelables (ANER). Il repose sur le crédit-bail, avec deux banques pilotes, Coris Bank Sénégal et BICIS. Des garanties fabricants et des assurances « clés machine » sécurisent les investissements.
Quatorze centres de services sont prévus dans les régions, en lien avec les universités Cheikh Anta Diop et Gaston Berger. Pour M. Ndiaye, les fonds disponibles « doivent servir d’effet de levier », plutôt que de financement direct.
L’économie circulaire est également citée comme gisement d’opportunités. Nafissatou Baldé rappelle l’accompagnement de Proplast, une entreprise sénégalaise de recyclage de plastique. Le Dr Bassama détaille de son côté les travaux menés à l’Université Gaston Berger, à travers une chaire UNESCO.
Elle porte sur la valorisation des sous-produits des filières agricoles, la phytopharmacie, les biomatériaux et la biomasse énergie. Un master international sous-régional a déjà été lancé, avec des étudiants venus du Mali, du Togo et du Bénin. L’objectif est de former une nouvelle génération capable de développer ces filières, encore peu structurées au Sénégal.
Sans coordination, pas de résultats
Un message revient chez plusieurs intervenants : sans coordination interministérielle, l’industrialisation verte ne pourra pas réussir.
Le Dr Bassama est le plus tranchant sur ce point. Il dénonce des années de formation « en tunnels », où techniciens, économistes, environnementalistes et juristes ne se parlaient pas. Il appelle à une approche interministérielle assumée, seule capable selon lui de mobiliser efficacement les fonds climat déjà disponibles.
Madeleine Diouf Sarr confirme cette logique côté ministère de l’Environnement. Elle explique que chaque secteur développe sa propre contribution déterminée au niveau national (CDN), avant une mise en cohérence globale. Transition énergétique, agroécologie, mobilité durable : chaque volet avance avec ses acteurs propres, sous un même objectif de transparence et de suivi.
Babacar Sarr va plus loin. Il recommande que le financement des projets verts soit traité comme une politique industrielle à part entière, et non comme une somme d’initiatives isolées. Pour lui, dès qu’un projet est identifié comme vert, son financement devrait être garanti d’emblée par les institutions financières publiques, à l’image de la Banque nationale de développement (BNDE).
Interrogés sur la dimension sociale de la transition, les panélistes reconnaissent l’importance de la confiance avec les communautés riveraines des zones industrielles. Plusieurs appellent à renforcer les mécanismes de dialogue et de transparence avec la société civile.
La rencontre s’est conclue sur trois recommandations : mieux vulgariser les initiatives déjà en cours, renforcer la formation, et améliorer la circulation de l’information entre les parties prenantes.
ARD/te/Sf/APA







