Face aux enjeux mondiaux, une formation stratégique, réunissant des diplomates de quatorze pays pour défendre les intérêts du continent, s’est tenue du 9 au 13 février dans la capitale sénégalaise.
Dans un contexte où l’Afrique ne contribue qu’à 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre tout en subissant de plein fouet les impacts du changement climatique, une formation intensive de cinq jours sur la diplomatie économique et climatique s’est achevée vendredi à Dakar.
Cette initiative vise à transformer la vulnérabilité du continent en force de négociation sur la scène internationale.
La session a été organisée par l’Institut africain de développement économique et de planification (IDEP), institution des Nations Unies, en partenariat avec le Centre d’excellence pour le leadership et le management pour le développement de l’Afrique (CELMAD).
Elle a réuni des diplomates et hauts fonctionnaires du Burkina Faso, des Comores, de la République démocratique du Congo, de la Gambie, du Ghana, de la Guinée équatoriale, du Kenya, de la Libye, de la Mauritanie, du Maroc, du Sénégal, de l’Afrique du Sud, de la Tanzanie et de la Tunisie.
« Ce n’était pas un atelier traditionnel, mais un exercice diplomatique. Nous n’avons pas seulement appris à négocier, nous l’avons vécu. La simulation nous a obligés à réfléchir rapidement, à aligner nos intérêts et à défendre l’agenda de l’Afrique d’une seule voix », a témoigné Noëlle Chao Mutta, représentante du Kenya.
La formation a combiné fondations théoriques solides et dimension pratique intensive. Les participants ont appliqué des cadres avancés de négociation – notamment le modèle 5×5, la BATNA (meilleure alternative à un accord négocié) et la ZOPA (zone d’accord possible) – pour aborder les priorités essentielles du continent : financement climatique, mécanismes de pertes et dommages, financement de l’adaptation et transition énergétique juste.
Le point d’orgue de la semaine a été une simulation dynamique de négociation multipartite de type COP, où les responsables se sont exercés à former des coalitions, à articuler des positions africaines unifiées et à mener des engagements diplomatiques sous haute pression.
Un calendrier stratégique : COP31 et COP32 en ligne de mire
Le timing de cette formation revêt une importance capitale. La COP31 se tiendra en novembre 2026 à Antalya, en Turquie, et surtout, l’Éthiopie accueillera la COP32 en 2027 à Addis-Abeba – une opportunité historique pour le continent de se positionner en force.
Un volet crucial de la formation a porté sur la compréhension et l’accès aux fonds climatiques internationaux, dont plusieurs demeurent insuffisamment exploités faute de connaissance des mécanismes.
« La finance est un moyen pour un but, et non un but en soi. Si vous n’avez pas une vision claire, une stratégie claire, des projets bancables, la finance ne peut pas être utilisée à bon escient », a expliqué Fodé Ndiaye, directeur général du CELMAD.
Les participants ont étudié les mécanismes des différents fonds : le Fonds vert pour le climat, le Fonds pour l’adaptation, les fonds de réponse aux pertes et dommages, et le Fonds pour l’environnement mondial (FEM), souvent négligé.
Ils ont appris à élaborer des projets concrets susceptibles d’être financés et à les inscrire dans une trajectoire de développement bénéficiant réellement aux populations.
Les besoins exprimés en matière de financement climatique sont passés de 100 milliards à 300 milliards, puis à environ 1 300 milliards de dollars aujourd’hui. Le fonds pour la réponse aux pertes et dommages, initié à Varsovie en 2013, n’a été véritablement opérationnalisé que récemment, et ses mécanismes de décaissement, d’augmentation et de gouvernance restent à affiner.
« Nous devons adopter une approche holistique de notre diplomatie économique et climatique. En même temps que nous discutons de ces fonds, nous discutons de la réforme de l’architecture financière internationale, des institutions de Bretton Woods, des systèmes de notation, et de la nécessité d’accorder plus de place à l’Afrique dans la gouvernance mondiale », a insisté M. Ndiaye.
Si la formation a équipé les participants pour mieux négocier leur part des financements internationaux, elle a également souligné l’importance de la mobilisation des ressources domestiques.
« Nous ne devons pas seulement compter sur les financements extérieurs. Bien sûr, nous continuerons à nous battre pour recevoir notre part, car l’Afrique ne pollue qu’à hauteur de 4%. Mais nous disposons de gisements importants qu’il faut exploiter, tout en créant une articulation entre fonds externes et internes », a rappelé le directeur du CELMAD.
L’Afrique détient environ 25 % de la biodiversité mondiale. Le bassin du Congo constitue le deuxième poumon vert de la planète. Le continent possède les plus importantes réserves de minerais critiques : la République démocratique du Congo produit à elle seule environ 60 % du cobalt mondial, indispensable à la fabrication des batteries pour véhicules électriques.
Le continent dispose également d’un potentiel considérable en énergies solaire et éolienne. « Il est impératif de penser globalement. Cette responsabilité est collective, mais si l’Afrique est unie, elle pourra peser davantage », a souligné M. Ndiaye.
Le principe des responsabilités communes mais différenciées
La formation a insisté sur le principe fondamental des responsabilités communes mais différenciées et des capacités respectives, que l’Afrique met en avant dans les négociations.
Les participants ont identifié cinq axes prioritaires pour traduire leurs acquis en actions concrètes. Le premier impératif vise à renforcer les compétences et l’intégration systématique du climat dans toutes les politiques publiques.
Toute politique commerciale, énergétique, industrielle ou d’investissement doit désormais être analysée à l’aune des normes, défis et opportunités liés à la transition climatique, au même titre que la politique de genre dont le caractère transversal s’impose déjà dans l’élaboration des décisions.
Le deuxième axe consiste à développer la capacité d’anticipation face à un changement climatique qui évolue rapidement. Dans un monde marqué par une dynamique accélérée et une incertitude croissante, la prospective constitue une compétence stratégique qu’il faut impérativement renforcer.
Une veille stratégique fondée sur des données désagrégées doit être mise en place dans les ministères, car les impacts varient selon les secteurs et territoires. Cette approche pragmatique permettra d’anticiper les règles du CIBAM, du commerce vert ou des mécanismes d’ajustement carbone dont les incidences peuvent s’avérer négatives si elles ne sont pas préparées.
La troisième priorité devrait améliorer la coordination institutionnelle à tous les niveaux. La diplomatie économique ne peut être efficace sans une approche intégrée et transversale faisant dialoguer les enjeux liés à l’agriculture, au genre, au commerce, à l’énergie et à l’investissement.
Une coordination de type « whole of government » et « whole of society » s’impose du niveau infranational au niveau mondial, en passant par les échelons national, régional et continental. Cette coordination permettra de créer des passerelles opérationnelles et de renforcer la capacité d’influence des acteurs publics.
Le quatrième axe va préparer les positions de négociation bien en amont des échéances. Trop souvent, les délais sont sous-estimés alors que les négociations se préparent longtemps à l’avance.
Les positions communes doivent être construites dès maintenant, sur la base d’analyses scientifiques rigoureuses, d’évaluations institutionnelles, de données climatiques fiables et de coalitions régionales capables de défendre les intérêts communs de l’Afrique tout en tenant compte des spécificités nationales.
C’est à cette condition que le continent pourra se présenter de manière unie avec un pouvoir de négociation renforcé.
Enfin, il s’agira d’activer rapidement les opportunités dont dispose le continent. L’Afrique ne manque pas de stratégies, mais souffre d’un déficit de cohérence et de rationalisation dans leur mise en œuvre.
Des plans d’action clairs, assortis de mécanismes de suivi, d’évaluation, d’apprentissage et de redevabilité, sont indispensables. Le financement climatique, les partenariats technologiques et le développement des chaînes de valeur vertes constituent autant de leviers stratégiques sur lesquels l’Afrique doit se positionner avec des responsabilités clairement définies.
La formation s’inscrit dans une dynamique continentale de renforcement. Après le sommet climatique africain de Nairobi en 2023, l’Éthiopie a organisé un nouveau sommet en 2025. Ces rencontres bisannuelles visent à consolider le positionnement commun de l’Afrique dans les négociations climatiques et à renforcer la voix du continent sur la scène internationale.
Ubuntu : « Je suis parce que nous sommes »
Mamadou Soulé Guèye, représentant du ministre des Affaires étrangères du Sénégal, a conclu en invoquant la philosophie sud-africaine de l’Ubuntu. « Je suis parce que nous sommes. C’est un changement de paradigme. Nous devons construire notre humanité ensemble, être solidaires dans la diversité, dans le respect et la solidarité mutuelle », a-t-il dit.
Il a rappelé comment l’Afrique avait récemment sauvé le Pacte pour l’avenir à l’Assemblée générale des Nations Unies, lorsque la RDC avait introduit une motion de non-action pour permettre son adoption.
« Cela montre que l’Afrique n’est pas toujours dans une posture attentiste. Parfois, elle peut s’ériger en sauveur du monde. Il suffit d’y croire », a-t-il relevé.
Fort du succès de cette première édition, l’IDEP et le CELMAD organiseront une deuxième session de formation à Addis-Abeba, en Éthiopie, en avril 2026, destinée à une nouvelle cohorte de fonctionnaires africains.
« Nous quittons Dakar mieux préparés, mieux connectés et mieux alignés. Le vrai travail commence maintenant : traduire cette expérience en résultats qui profitent à nos populations et à notre planète », a conclu M. Guèye.
ARD/Sf/APA







