La question des migrants disparus continue de peser lourdement sur les familles sénégalaises. À l’occasion de la Journée internationale des personnes disparues, la Fédération nationale des familles de personnes portées disparues a indiqué que plus de 300 personnes seraient portées disparues à Thiaroye, appelant l’État à reconnaître officiellement leur situation et à renforcer leur prise en charge psychologique, juridique et sociale.
La célébration de la Journée internationale des personnes disparues, organisée par la Croix-Rouge sénégalaise, a permis aux familles de migrants disparus, faisant état et de plus de 300 victimes à Thiaroye, de remettre au cœur du débat les conséquences humaines de la migration irrégulière et l’incertitude dans laquelle vivent leurs proches.
Pour la présidente de la Fédération nationale des familles de personnes portées disparues, Yayi Bayam Diouf, les familles ont besoin d’une reconnaissance officielle de leur situation afin de pouvoir bénéficier de dispositifs d’accompagnement adaptés.
« Nous avons des besoins psychologiques et psychosociaux. Nous faisons face à un problème de santé mentale, avec également des besoins juridiques, parce que nous avons droit à une reconnaissance », a-t-elle déclaré.
Elle a notamment plaidé pour que les familles de migrants disparus puissent disposer d’une documentation juridique permettant leur accès aux dispositifs sociaux de l’État.
« Nous voulons que nos parents migrants disparus aient une documentation juridique pour qu’ils soient pris en charge dans les filets sociaux de l’État, comme les programmes de santé à travers la CMU et les programmes scolaires, notamment les pupilles de la Nation », a-t-elle expliqué.
La responsable associative a également insisté sur l’ampleur du phénomène à Thiaroye, l’une des zones particulièrement touchées par les départs de migrants.
« Rien qu’à Thiaroye, plus de 300 jeunes sont disparus. Nous n’avons pas les chiffres exacts », a-t-elle affirmé, appelant ainsi à un recensement plus précis des personnes portées disparues afin de permettre aux familles d’obtenir des réponses.
Des familles condamnées à l’attente
Pour Bety Niang, représentante du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), la disparition d’un proche constitue une épreuve qui peut s’étendre sur plusieurs années, voire plusieurs décennies.
Elle a indiqué que le réseau mondial du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge avait enregistré plus d’un demi-million de personnes disparues dans le monde, tout en estimant que le nombre réel pourrait être largement supérieur.
« Les familles concernées par la disparition d’un proche restent souvent dans l’incertitude pendant des décennies, incapables de faire le deuil, de trouver une forme de clôture ou de reconstruire leur vie », a-t-elle souligné.
À cette souffrance psychologique s’ajoutent des difficultés économiques, juridiques, administratives et sociales, a-t-elle relevé.
La représentante du CICR a également rappelé que les familles ne doivent pas être considérées uniquement comme des victimes, mais comme des acteurs essentiels dans la recherche des personnes disparues.
« Les familles ont le droit de savoir, de connaître le sort de leurs proches disparus. Et ce droit devrait être soutenu et respecté par le gouvernement et les autorités », a-t-elle soutenu.
Elle a annoncé la volonté du CICR, en collaboration avec la Croix-Rouge sénégalaise, les familles et les associations de personnes disparues, de mobiliser les acteurs gouvernementaux concernés pour mettre en place un mécanisme global de réponse aux besoins des familles.
Plus de 65 000 migrants morts ou disparus depuis 2014
Le représentant du ministre de la Justice, Amath Diop, a replacé la situation sénégalaise dans le contexte plus large de la migration internationale.
Selon les chiffres qu’il a avancés, au moins 65 278 personnes sont mortes ou ont disparu depuis 2014 alors qu’elles migraient vers une destination internationale, parmi lesquelles au moins 3 400 enfants.
Pour la seule année 2023, 8 542 personnes sont mortes ou portées disparues, soit le bilan annuel le plus élevé enregistré depuis 2014.
La Méditerranée reste la principale route migratoire meurtrière, avec 30 333 décès et disparitions recensés au cours de la dernière décennie. D’autres routes migratoires traversant l’Afrique, les Amériques, l’Asie et l’Europe sont également concernées.
Amath Diop a attribué ces disparitions à plusieurs facteurs, notamment l’insuffisance des voies de migration régulières, sûres et accessibles, les conditions climatiques et environnementales difficiles, les séparations familiales, les refoulements, ainsi que les retards ou le manque de moyens dans les opérations de recherche et de sauvetage.
Les violences commises par des acteurs non étatiques ou par certains agents chargés du contrôle des frontières, de même que les enlèvements pour des raisons politiques ou autres, peuvent également contribuer aux disparitions.
Pour le représentant du ministère de la Justice, les décès et disparitions de migrants constituent ainsi une importante question de droits humains, notamment au regard du droit à la vie et du principe de non-refoulement.
Vers une cartographie des migrants disparus
Face à l’ampleur du phénomène, les autorités sénégalaises annoncent plusieurs initiatives visant à améliorer le suivi des personnes disparues et l’accompagnement de leurs familles.
« Nous sommes en train de travailler aussi sur une cartographie des migrants disparus au niveau des régions en rapport avec nos partenaires, la Croix-Rouge et le CICR », a annoncé Amath Diop.
Les autorités réfléchissent également à la mise en place d’un quota destiné aux familles de migrants disparus dans le cadre des mécanismes de financement.
Un guide consacré à la recherche des migrants disparus est également en préparation. Un guichet dédié pourrait, à terme, être connecté au guichet unique envisagé par les autorités pour faciliter l’orientation des familles.
Pour les familles, l’urgence reste toutefois de disposer d’une reconnaissance officielle de leur statut, d’un accompagnement durable et surtout de réponses sur le sort de leurs proches partis sur les routes migratoires et dont elles restent, parfois pendant des années, sans nouvelles.
TE/Sf/APA







