Premier volet d’une série en trois articles proposée par APA, ce texte explore comment, un an après ses premières extractions, le Sénégal mise sur transparence, souveraineté et transformation locale pour faire de son secteur pétrolier un moteur de développement durable.
Un an après les premières extractions d’hydrocarbures, le Sénégal s’installe dans le cercle des producteurs africains, avec des ambitions clairement affichées : faire du pétrole et du gaz un levier de développement inclusif et durable, à travers la transparence, la transformation locale et une gouvernance partagée.
Les données du ministère du Pétrole publiées en juillet 2025 confirment cette montée en puissance. Rien qu’en juin, 2,9 millions de barils de brut ont été exportés depuis le champ offshore de Sangomar, pour un total de 9,63 millions de barils au deuxième trimestre. Les prévisions annuelles restent fixées à 30,53 millions de barils. Sur le volet gazier, deux cargaisons de gaz naturel liquéfié ont été livrées en juin dans le cadre du projet transfrontalier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), soit 330 000 m³, qui s’ajoutent aux 168 à 426 m³ embarqués mi-mai.

Cheikh Niane, secrétaire général du ministère de l’Énergie, du Pétrole et des Mines, a résumé la vision gouvernementale lors d’une récente table ronde : « Nous avons environ 100 000 barils par jour. Et nous avons commencé il y a quelques semaines l’exportation de gaz naturel liquéfié. Nous prévoyons d’aller jusqu’à 2,5 millions de tonnes par an ».

Au-delà de la production, c’est la manière dont ces ressources seront gérées qui préoccupe. M. Niane a rappelé que « les ressources naturelles appartiennent au peuple, pas à l’État », en référence à l’article 25 de la Constitution sénégalaise. D’où la volonté d’instaurer un dialogue continu avec la société civile, les élus et les entreprises pour garantir une gestion équitable.
Le ministère s’attaque également aux dérives dans le secteur minier. Un audit a révélé que 491 titres sur 513 étaient non conformes. « À la fin juillet, nous organiserons des journées portes ouvertes pour permettre aux acteurs non conformes de régulariser leur situation », a-t-il annoncé.
Paiements exceptionnels
Selon le rapport ITIE du premier semestre 2024, les hydrocarbures ont généré 45,79 milliards FCFA de revenus, en hausse grâce à des paiements exceptionnels du groupe Woodside Energy. Mais malgré cette augmentation, la question de la redistribution reste sensible.

Thialy Faye, président du Comité national ITIE, met en garde : « Le Sénégal entre dans l’ère de la production pétrolière et gazière, une phase tant attendue, porteuse d’opportunités considérables mais aussi de risques systémiques si elle n’est pas encadrée par une gouvernance rigoureuse ».
Cet ancien membre du Forum Civil critique un modèle extractif qui exporte la matière brute sans valeur ajoutée. « En 2023, la production à l’export était de 1 110 milliards FCFA, mais la contribution au budget n’était que de 346 milliards. Ces chiffres nous invitent à changer de cap, de méthode et de rythme », suggère-t-il.
Il défend un tournant vers une industrialisation intégrée, pour produire localement de l’électricité, des engrais ou des matériaux à base de ressources minières et gazières.
« C’est maintenant que tout se joue, maintenant que les premiers barils sont extraits, maintenant que la jeunesse demande des réponses, des emplois et des perspectives », martèle-t-il.
Du côté des organisations citoyennes, le ton est à la fois engagé et vigilant. Elimane Kane, président de LEGS Africa, estime que l’Etat a encore du chemin à faire en matière de transparence contractuelle. « Même s’il y a des efforts qui sont faits, l’Etat sénégalais n’est pas encore tout à fait prêt à faire face à tous les engagements juridiques, mais surtout à suivre les engagements des partenaires privés avec qui nous travaillons », juge-t-il, avant d’appeler à « un changement de paradigme » sur les types de contrats pour que les ressources exploitées puissent servir à la transformation économique durable du pays.
Plus d’implication
Pour lui, une gouvernance démocratique implique une participation active des citoyens et des collectivités territoriales. « L’Etat doit travailler avec toutes les parties prenantes, surtout les citoyens. Cela renforce la transparence et les capacités de négociation du pays. (…) Les groupes territoriaux sont exclus du processus de décision. Il faut les impliquer à tous les niveaux », recommande M. Kane.

Du côté des experts en politiques publiques, la réflexion porte sur l’environnement légal et fiscal. Sokhna Assiatou Diop, Responsable des politiques publiques et programme de crédibilité budgétaire à IBP Sénégal, voit dans cette transition énergétique une opportunité stratégique. « Les recettes issues du secteur extractif pourraient représenter entre 5 et 7 % du PIB d’ici 2030. Mais la richesse ne viendra que si elle est transformée localement », relève-t-elle.
Elle appelle à une réforme du code des investissements, encore fondé sur une loi de 2004, pour intégrer une fiscalité incitative à la transformation locale, favoriser les investisseurs créant de la valeur sur place, et renforcer la gouvernance budgétaire. « Le Sénégal a désormais les moyens et le devoir de construire une trajectoire différente, centrée sur la transformation locale, l’émergence de champions industriels et la création d’emplois qualifiés », affirme-t-elle.
A mesure que les hydrocarbures prennent leur place dans l’économie sénégalaise, un consensus se dessine : la réussite de cette filière ne dépendra pas seulement des volumes extraits, mais surtout de la qualité des choix politiques, institutionnels et économiques opérés. La transparence, la justice sociale et la transformation sont les piliers revendiqués d’un modèle qui se veut souverain et durable.
ODL/ac/Sf/APA






