De Darou Thioub à Fass Mbao, quatre femmes racontent comment un premier financement de 50 000 francs CFA a soutenu leurs activités, renforcé leur autonomie et nourri de nouveaux projets. Le Mobile Money accompagne leurs parcours, de la réception des fonds au remboursement, mais l’augmentation des besoins pose déjà la question du changement d’échelle.
Chez Mame Diane Cissé, le commerce ne tient plus dans une seule boutique. À Darou Thioub, elle partage désormais son activité entre un magasin installé dans sa maison et un autre situé au bord de la route principale. Elle y vend notamment du poisson et des parfums.
Quelques années plus tôt, elle avait commencé avec un financement de 50 000 francs CFA obtenu dans le cadre du nano-crédit de la Délégation générale à l’entrepreneuriat rapide des femmes et des jeunes (DER/FJ). Au fil des remboursements, les montants ont augmenté jusqu’à atteindre 2 millions de francs CFA.
« Ça m’a apporté beaucoup de choses. À l’époque où je les connaissais, je ne pensais même pas qu’un jour j’aurais deux boutiques», témoigne-t-elle.
Avant d’intégrer le dispositif, Mame Diane achetait ses marchandises en Mauritanie pour les revendre au Sénégal. Elle évoque surtout les difficultés liées au transport : les véhicules chargés d’acheminer les produits pouvaient prendre du retard et compliquer l’organisation de son activité.
Les financements successifs lui ont permis de consolider son commerce et d’ouvrir un second point de vente. Ses deux enfants participent aujourd’hui à la gestion des boutiques, avec l’aide ponctuelle d’autres personnes pour la vente.
Mame Diane affirme ne pas rencontrer de difficulté particulière pour rembourser ses financements. Elle recommande désormais le dispositif à d’autres femmes, qu’elle invite à se rapprocher de la DER/FJ. À ses yeux, les conditions d’accès sont moins contraignantes que celles des banques.
Ses ambitions dépassent cependant ses activités actuelles. Elle souhaite se rendre au Maroc pour acheter directement ses marchandises et, à terme, faire venir un conteneur.
« Je veux vraiment aller au Maroc pour chercher mes marchandises. Si Dieu le veut, je veux avoir mon conteneur », dit-elle.
Travailler pour soi-même
À la Cité Sococim, le parcours de Ndeye Aïda est marqué par une succession d’expériences professionnelles. Elle a travaillé comme agente commerciale, géré trois télécentres, puis passé quatre années au centre commercial Sea Plaza.
Mais les déplacements quotidiens entre Keur Ndiaye Lô et Dakar ont fini par peser sur son quotidien. « Prendre le transport, la pression et tout ça… J’ai pensé qu’il valait mieux travailler pour moi-même », explique-t-elle.
Elle s’est alors tournée vers le commerce, avec l’appui de proches établis à l’étranger. Son frère, installé en Côte d’Ivoire, et sa sœur, vivant au Maroc, lui faisaient parvenir des marchandises qu’elle revendait au Sénégal : produits destinés aux femmes, poisson séché, huile et autres denrées.
Comme Mame Diane, elle a commencé avec 50 000 francs CFA. Après chaque remboursement, elle a pu accéder à un montant supérieur, jusqu’à atteindre 2 millions de francs CFA.
Ndeye Aïda prépare aujourd’hui l’ouverture de son propre magasin. Elle a déjà obtenu un registre de commerce, un NINEA et un passeport, autant de documents qu’elle considère comme nécessaires pour développer son activité.
Son objectif est désormais de voyager elle-même afin d’acheter ses marchandises en gros, plutôt que de dépendre des intermédiaires.
« Quand tu as la possibilité d’avoir certaines sommes, tu peux voyager pour acheter toi-même ta marchandise en gros au lieu qu’on te la vende », affirme-t-elle
Son parcours n’a pourtant pas été sans difficultés. Elle raconte avoir perdu un bœuf acheté pour une activité commerciale à l’occasion du Magal de Touba, événement religieux célébrant le départ à l’exil du fondateur de la confrérie soufie des Mourides.
L’animal est mort avant sa revente, entraînant une perte importante. Elle dit également avoir été agressée à trois reprises lorsqu’elle exerçait ses anciennes activités.
Lors d’une de ces agressions, elle affirme avoir perdu 400 000 francs CFA. Dans d’autres circonstances, elle aurait perdu deux téléphones et 260 000 francs CFA.
Ces épreuves ont parfois compliqué ses remboursements. Ndeye Aïda dit néanmoins avoir toujours cherché à régulariser ses engagements pour pouvoir accéder à de nouveaux financements.
« C’est une question de détermination. Même pour le bœuf que j’avais acheté et qui est mort, ça m’a beaucoup pénalisée. Mais je me suis dit qu’il fallait se remobiliser, travailler dur, rembourser rapidement et avoir de plus grands montants pour réaliser nos projets», explique-t-elle.
Pour elle, le nano-crédit ne se limite pas au financement. L’accompagnement reçu lui aurait également permis de renforcer sa confiance en elle.
Le remboursement par téléphone constitue un autre avantage. Grâce à Wave et aux autres services de Mobile Money, elle peut effectuer ses versements sans se déplacer jusqu’à la DER.
« Depuis ton téléphone, tu peux faire ton versement directement au lieu d’aller à la DER, de te déplacer et de perdre ton temps », souligne-t-elle.
Un financement partagé
À Fass Mbao, Korka Seck témoigne au nom d’un groupement de femmes. Avant l’arrivée de la DER/FJ, les membres du groupe menaient de petites activités avec des moyens limités.
« On essayait de faire du commerce avec ce que Dieu nous donnait comme moyens. Ce n’était pas suffisant, mais on essayait de garder la tête hors de l’eau », se souvient-elle.
C’est une représentante de la DER/FJ qui leur a présenté le dispositif. Les financements ont ensuite été utilisés en fonction des activités et des besoins de chacune.
Certaines femmes ont acheté des chaises ou du matériel pour leur commerce. D’autres ont investi dans des réfrigérateurs pour vendre des produits frais. Plusieurs ont choisi d’acheter des moutons afin de les engraisser et de les revendre.
Korka Seck a consacré l’un de ses derniers financements à l’achat de moutons destinés à la vente pour la Tabaski. Après avoir commencé avec 50 000 francs CFA, elle a obtenu 200 000 francs lors de son dernier cycle, un montant qu’elle affirme avoir entièrement remboursé.
Dans le groupement, les bénéficiaires veillent au respect des échéances afin de préserver leur accès au financement.
« Quand on bénéficie d’un tel soutien, il faut travailler et rembourser, car seul le travail compte », affirme-t-elle.
Pour Korka Seck, les revenus générés ne servent pas uniquement à développer les activités. Ils permettent aussi de contribuer aux dépenses du foyer et de mettre de l’argent de côté.
« Nous ne quémandons pas et ne dépendons de personne. Nous travaillons, nous commerçons et nous subvenons à nos besoins », dit-elle.
L’épargne représente pour elle une sécurité en cas de maladie, d’urgence familiale ou de dépense imprévue. Dans le groupement, les fonds sont reçus et les remboursements effectués par Wave.
Mais les bénéficiaires souhaitent désormais accéder à des montants plus élevés. « Nous prions pour que vous augmentiez les montants des financements, car nous ne faisons que travailler », plaide Korka Seck.
Des besoins qui dépassent le nano-crédit
Saly Sané porte un regard plus nuancé sur le dispositif. Elle élève et vend des poulets, tout en menant des activités dans la couture, l’habillement et les produits cosmétiques.
Lorsqu’elle a intégré le programme, elle était déjà active. Son premier financement s’élevait à 50 000 francs CFA. Les montants ont ensuite progressé par étapes : 75 000, 100 000, 150 000, puis 200 000 francs CFA.
Son dernier financement lui a principalement servi à acheter de l’aliment pour ses poulets. « Parfois, quand le moment arrive, tu as déjà engagé des poulets mais tu n’as pas de quoi acheter l’aliment », explique-t-elle.
L’élevage reste toutefois une activité risquée. Saly Sané affirme avoir réalisé des gains de 125 000 à 150 000 francs CFA lors de certaines ventes. Mais lorsque l’activité se déroule mal, elle peut perdre près de 100 000 francs CFA.
Le Mobile Money l’aide à recevoir et à rembourser ses financements. Elle utilise également le coffre-fort virtuel de Wave pour mettre temporairement ses recettes à l’abri.
« Parfois, quand l’argent devient beaucoup, je le mets dans le coffre parce que je dois aller au Grand Magal. Sinon, je vais dépenser l’argent. Jusqu’au jour où j’en ai besoin, je le débloque », raconte-t-elle.
Son expérience montre aussi les limites de la dépendance au numérique. Elle rapporte avoir interrompu ses remboursements pendant environ trois mois en raison d’un problème de réseau. Après la reprise du service, elle affirme avoir régularisé ses échéances en une seule fois avant d’obtenir un nouveau financement.
Le montant disponible constitue, selon elle, une autre limite. « 200 000 francs, ce n’est pas un grand fonds de travail. Ça peut juste aider un peu », estime-t-elle.
Saly Sané connaît également les exigences du système bancaire. Elle affirme avoir déjà emprunté jusqu’à 6 millions de francs CFA pour financer notamment des activités de transport. Mais, contrairement à la banque, la DER/FJ ne lui aurait pas demandé de garantie matérielle.
« La DER ne m’a rien demandé comme garantie. Alors que la banque, c’est ma voiture que j’avais mise en garantie », rappelle-t-elle.
Elle souhaite désormais que les bénéficiaires qui remboursent correctement puissent accéder à des financements plus importants et mieux adaptés à leurs activités.
« Ce qu’ils donnent là, c’est ce que je demande à augmenter. C’est trop petit, les sommes qu’ils donnent », plaide-t-elle.
Le dispositif de nano-crédit est né d’une phase pilote menée au Marché central aux poissons de Pikine, où la DER/FJ avait constaté la présence importante d’usuriers auprès des commerçantes.
Selon les données communiquées par la DER/FJ, le programme compte aujourd’hui plus de 180 000 bénéficiaires, dont 88 % de femmes, pour un volume de financement supérieur à 60 milliards de francs CFA.
ARD/ac/Sf/APA







