La rupture entre la Somalie et les Émirats arabes unis (EAU) s’est cristallisée autour de la question du Somaliland, territoire autoproclamé indépendant mais toujours revendiqué par Mogadiscio. Accusés d’atteinte à la souveraineté somalienne et de double jeu géopolitique, les EAU ont vu leurs relations avec la Somalie basculer d’un partenariat stratégique à une crise ouverte, aux lourdes implications politiques, sécuritaires et économiques.
Les relations entre la Somalie et les Émirats arabes unis se sont fortement dégradées à la suite de la position controversée d’Abou Dhabi concernant la République autoproclamée du Somaliland, quelques semaines après sa reconnaissance par Israël. Si cette détérioration s’est installée progressivement, le discours prononcé lundi par le président somalien Hassan Sheikh Mohamud à la nation a dissipé les derniers doutes, confirmant une rupture désormais assumée entre Mogadiscio et Abou Dhabi.
Dans cette allocution, le chef de l’État a annoncé l’annulation immédiate de l’ensemble des accords de coopération bilatérale avec les EAU, accusés d’avoir violé la souveraineté somalienne par des activités visant à porter atteinte à l’unité et à l’intégrité territoriale du pays. Selon lui, les relations autrefois cordiales appartiennent désormais au passé, les Émirats ayant ignoré la Somalie fédérale en tant qu’État indépendant et souverain.
Concrètement, cette décision implique l’arrêt des opérations dans les ports de Berbera, Bosaso et Kismayo. Toutefois, la portée réelle de ces mesures reste limitée par l’autorité contestée du gouvernement fédéral dans certaines régions, notamment le Somaliland, le Puntland et le Jubaland, où leur application apparaît difficile, voire impossible.
Le personnel émirati engagé dans ces projets s’est retiré de Bosaso, mais certains employés demeurent à Berbera, au Somaliland, où l’autorité de Mogadiscio est quasi inexistante sur le terrain. Les accords de sécurité et de défense, tout comme ceux relatifs au développement économique et aux infrastructures, ont également été annulés par le gouvernement fédéral.
Ces annulations pourraient cependant rester théoriques. Des États semi-autonomes comme le Puntland et le Jubaland soutiennent que leurs accords conclus avec les Émirats arabes unis ne relèvent pas de la compétence du gouvernement fédéral. Le Puntland affirme ainsi la légalité de son accord de sécurité avec Abou Dhabi, tandis que le Somaliland, fidèle à sa ligne de défi, insiste sur le maintien intact de sa coopération avec les EAU, indépendamment des décisions de Mogadiscio.
Des entreprises étrangères déjà implantées au Somaliland, à l’image de DP World, ont également indiqué qu’elles n’entendaient pas se retirer. Dans un communiqué, la société a précisé que ses activités portuaires dans la république autoproclamée restent exclusivement axées sur la facilitation du commerce et se poursuivront dans un avenir prévisible.
Les relations somalo-émiraties sont sous tension depuis 2024, mais la reconnaissance du Somaliland par Israël — que Mogadiscio considère toujours comme partie intégrante de son territoire avec l’appui de la communauté internationale — a constitué le point de rupture. Les autorités somaliennes accusent les Émirats arabes unis de mener un lobbying discret en faveur de cette reconnaissance, au service de leurs propres intérêts géopolitiques, au détriment de l’intégrité territoriale de la Somalie.
Abou Dhabi n’a pas répondu à ces accusations. La reconnaissance israélienne a néanmoins permis au Somaliland de rejoindre les Accords d’Abraham, dont les Émirats arabes unis sont également signataires, établissant de facto des relations diplomatiques complètes avec Israël, dans un contexte de fortes tensions régionales liées au conflit à Gaza depuis 2023.
L’implication des Émirats aux côtés d’Israël, dans le sillage de cette reconnaissance, place Abou Dhabi en porte-à-faux avec Mogadiscio. Les autorités somaliennes soupçonnent les EAU d’appliquer une politique de « deux poids, deux mesures », entre coopération officielle avec la Somalie et relations parallèles avec ce qu’elles considèrent comme ses adversaires géopolitiques.
À ces griefs s’ajoute la controverse liée à l’exfiltration, via des installations relevant de l’autorité émiratie, du chef de guerre et séparatiste yéménite Aidarous al-Zubaidi. Mogadiscio a dénoncé cette opération comme une violation flagrante de sa souveraineté. Al-Zubaidi aurait transité par le port de Berbera avant d’être transféré par avion de l’aéroport principal de Mogadiscio vers Abou Dhabi, sous protection émiratie.
Le ministre d’État somalien aux Affaires étrangères, Ali Omar, a qualifié cette situation d’inacceptable et appelé la communauté internationale à intervenir.
Ironie de l’histoire, les relations entre les deux pays étaient encore jugées bonnes jusqu’en 2024, lorsque le président Mohamud avait participé à une conférence sur la sécurité, appelant à un soutien international accru à la lutte du gouvernement fédéral contre Al-Shabaab et à la protection de la souveraineté somalienne.
Aujourd’hui, cette dégradation des relations apparaît comme un facteur supplémentaire de fragmentation, non seulement au sein de la coalition internationale engagée contre les insurgés, mais aussi dans un pays déjà fragilisé par des divisions internes persistantes.
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