À Saly Portudal, la 5e édition des Rencontres internationales « Lait, vecteur de développement » met en lumière les immenses défis, mais aussi le potentiel stratégique des filières laitières ouest-africaines, encore largement dominées par les importations de poudre de lait.
Sous les tentes blanches dressées non loin de l’Atlantique, les visiteurs passent d’un parfum de fromage affiné à l’arôme acidulé d’un yaourt brassé. À Saly, le lait se goûte, s’observe, s’analyse et se réinvente. Pendant trois jours, chercheurs, éleveurs, industriels et décideurs venus d’Afrique et d’ailleurs y débattent d’un enjeu devenu stratégique : produire, transformer et consommer davantage de lait local.
À l’entrée du hall d’exposition, les stands rivalisent de couleurs et de saveurs. Sur des nappes aux motifs sahéliens, des pyramides de fromages frais côtoient des tommes affinées à la robe dorée. Des visiteurs dégustent des yaourts à boire, tandis que d’autres s’arrêtent devant des bouteilles de lait de chamelle venues du Niger.
Le regard se pose aussi sur des pots de « Touwa », cette graisse issue de la bosse du chameau, présentée comme un concentré nutritif prisé dans les zones désertiques. Plus loin, des mini-laiteries exposent leurs innovations de transformation artisanale, entre tradition pastorale et technologies modernes. Mais derrière cette vitrine gourmande, les enjeux sont considérables.
Dans les allées, le « Milk Link », une solution de refroidissement passif destinée au transport du lait sur le premier kilomètre, attire l’attention des visiteurs. L’objectif : préserver la qualité du lait dès la traite dans des zones souvent éloignées des centres de collecte.
Cette foire aux innovations constitue l’un des temps forts de la 5e édition des Rencontres internationales « Lait, vecteur de développement », organisées conjointement par l’Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA), le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) et l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).
Cette année, les discussions s’articulent autour de quatre grandes thématiques : les dynamiques des filières laitières au Sénégal et en Afrique de l’Ouest, l’adaptation au changement climatique, les marchés des produits laitiers ainsi que la diversité des laits en matière de nutrition, de transformation et de sécurité alimentaire. Une table ronde spéciale est également consacrée à la collecte du lait en Afrique de l’Ouest.
Dans les conférences comme dans les stands, un même constat revient avec insistance : l’Afrique de l’Ouest produit du lait, mais peine encore à le transformer localement.
Selon les chiffres présentés durant les rencontres, la région produit environ cinq milliards de litres de lait par an, toutes espèces confondues. Pourtant, faute de systèmes de collecte performants, moins de 100 millions de litres sont transformés par les laiteries, soit moins de 2 % du potentiel disponible.
Dans le même temps, l’Afrique de l’Ouest importe l’équivalent de sept milliards de litres de lait pour satisfaire une demande urbaine en forte croissance.
« Ce paradoxe met en évidence l’immense potentiel encore insuffisamment valorisé du lait local », souligne le Dr Ibra Abdou Touré, directeur régional du Cirad.
Pour lui, la question du lait dépasse largement le cadre agricole. « Le lait est bien plus qu’un produit alimentaire. Derrière chaque litre de lait local valorisé, il y a des familles, des éleveurs, des femmes transformatrices, des jeunes entrepreneurs, des emplois créés et des territoires renforcés », affirme-t-il.
Le responsable du Cirad rappelle qu’au-delà des enjeux économiques, les filières laitières représentent un levier de souveraineté alimentaire, de résilience climatique et de cohésion territoriale dans une région confrontée à des crises multiples.
« Les crises climatiques, sanitaires, économiques et géopolitiques affectent fortement les systèmes alimentaires », avertit-il, estimant que la valorisation du lait local constitue aujourd’hui une réponse stratégique pour sécuriser les revenus des éleveurs et limiter la dépendance extérieure.
Le professeur Abdoulaye Dieng, représentant du ministre sénégalais de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage, partage cette lecture. Face aux participants réunis à Saly, il rappelle que Dakar demeure fortement dépendant des importations de poudre de lait et de produits laitiers.
Selon lui, la production locale ne couvrirait qu’environ 38 % des besoins nationaux, alors que les importations continuent de peser lourdement sur la facture alimentaire du pays.
« Chaque litre de lait que nous pouvons produire, collecter, transformer et consommer localement constitue un revenu maintenu dans nos terroirs », insiste-t-il.
Le représentant du gouvernement sénégalais estime que la bataille du lait est désormais une question de souveraineté économique et alimentaire. Il détaille plusieurs contraintes structurelles : faible disponibilité du fourrage, insuffisance des infrastructures de collecte et de chaîne du froid, problèmes sanitaires, productivité limitée des troupeaux et concurrence du lait en poudre importé.
Pour répondre à ces défis, la stratégie nationale de souveraineté alimentaire 2025-2034 prévoit notamment la mise en place de 500 fermes laitières, le développement de 1 000 mini-laiteries et le renforcement des cultures fourragères.
« Le lait local n’est pas un produit du passé. C’est un produit d’avenir », martèle le professeur Dieng, plaidant pour une meilleure articulation entre recherche, secteur privé, producteurs et pouvoirs publics.
Cette volonté de rapprocher science et terrain constitue justement l’un des objectifs centraux des rencontres de Saly.
« L’objectif de ces cinquièmes rencontres est d’améliorer la coordination des actions autour du lait et des produits laitiers, avec comme ambition de construire des solutions adaptées aux enjeux locaux », soulignent, dans un communiqué distribué à la presse, les coorganisateurs Assane Gueye Fall (Isra), Christian Corniaux (Cirad) et Saïd Bouhallab (Inrae).
Au fil des discussions, une conviction semble désormais partagée par les chercheurs comme par les éleveurs : l’avenir des filières laitières africaines dépendra autant des innovations technologiques que de la capacité des États à structurer les marchés locaux et à soutenir durablement les producteurs.
ARD/te/Sf/APA





