Alors que les suicides par le feu se succèdent, les autorités tunisiennes s’alarment sans enrayer une crise sociale qui rappelle les prémices de la révolution.
La Tunisie a été secouée début février par une scène tragique filmée à Sousse : celle d’un jeune homme entrant dans un poste de police pour y récupérer sa carte d’identité, avant de s’immoler par le feu. Transféré dans un état critique à l’hôpital des grands brûlés de Ben Arous, il succombera à ses blessures quelques jours plus tard. Cette vidéo, largement relayée sur les réseaux sociaux, a remis en lumière un phénomène traumatique pour la société tunisienne : le suicide par immolation.
Le suicide du jeune homme, survenu le 6 février 2025, fait partie d’une série d’immolations recensées ces dernières semaines dans le pays. Selon le média Rassd, au moins dix cas similaires ont été signalés depuis décembre 2024. Si les chiffres officiels restent rares et fragmentaires, l’ampleur médiatique de ces actes interpelle une société déjà éprouvée par des difficultés économiques croissantes, des pénuries intermittentes et une crise de confiance envers les institutions.
Pour beaucoup, ces gestes rappellent la vague d’immolations qui avait précédé et accompagné la révolution de 2011, déclenchée par le suicide de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid. La récurrence de ces actes dans un contexte de tensions sociales, de répression policière et de précarité diffuse relance le débat sur l’état de la jeunesse tunisienne et l’absence de perspectives.
Lors d’un discours tenu le 21 mars 2025, le président Kaïs Saïed a évoqué cette série d’événements violents – suicides par immolation, empoisonnements, pénuries –, qu’il a associés à des « actes coordonnés » dans plusieurs régions du pays. Comparant la situation actuelle à celle de 2011–2012, il a dénoncé les « jets de pierre » et « tirs de mortiers » contre les forces de l’ordre. Une rhétorique sécuritaire qui tend à invisibiliser la détresse sociale profonde derrière ces gestes extrêmes.
À Sousse, comme dans d’autres villes du littoral ou de l’intérieur, les violences de rue, les affrontements avec la police, et les immolations traduisent un sentiment d’abandon et une crise de dignité vécue par une partie croissante de la population. Malgré le caractère symbolique de ces actes, aucun plan national de prévention ou d’accompagnement psychologique n’a été annoncé à ce jour.
Si le phénomène des immolations ne connaît pas nécessairement une hausse statistique brutale, comme l’a souligné la présidence, son caractère répétitif et sa médiatisation massive en font un symptôme puissant d’un mal-être généralisé. En l’absence de filet social, de réformes économiques crédibles et de canaux de médiation politique, la violence – tournée contre soi ou contre l’État – devient un dernier recours.
MK/te/Sf/APA






