Plusieurs milliers de Tunisiens ont défilé samedi 17 octobre sur l’avenue Habib-Bourguiba, à Tunis, pour dénoncer la concentration des pouvoirs entre les mains du président Kaïs Saïed, l’emprisonnement des opposants et la dégradation des conditions de vie.
Syndicalistes, avocats, médecins, journalistes, militants de la société civile et représentants de différentes sensibilités politiques ont convergé dans l’une des plus importantes manifestations contre le régime depuis plusieurs années. Cette mobilisation met en évidence le décalage grandissant entre les promesses de redressement présidentiel et une réalité sociale toujours plus préoccupante.
Cinq ans après le tournant autoritaire du 25 juillet 2021, le pouvoir tunisien peine à justifier les résultats de la rupture institutionnelle engagée au nom de la lutte contre l’impuissance politique.
La suspension du Parlement, la concentration de l’exécutif et le démantèlement progressif des contre-pouvoirs n’ont pas apporté de réponse durable au chômage, aux inégalités territoriales ni à l’affaiblissement des services publics. L’exception proclamée au nom de l’urgence s’est ainsi transformée en système politique, sans que les difficultés qui avaient nourri la colère populaire soient résorbées.
Les indicateurs sociaux illustrent cette impasse. Selon les chiffres cités dans l’analyse de la sociologue tunisienne Tesnim Ghannouchi, le chômage atteignait 14,9% au deuxième trimestre 2026, et 35,4% chez les jeunes de 15 à 24 ans.
Il s’élevait à 26,6% parmi les diplômés de l’enseignement supérieur et à 35,6% chez les femmes diplômées. Les pénuries de médicaments et la dégradation des services publics alimentent également le mécontentement. L’argument selon lequel la concentration du pouvoir permettrait de rétablir l’efficacité de l’État se heurte ainsi à la persistance des crises économiques et sociales.
La répression politique constitue l’autre front de cette contestation. Plusieurs figures de l’opposition, issues de courants idéologiques différents, sont emprisonnées ou lourdement condamnées. Rached Ghannouchi, ancien président du Parlement et figure du mouvement Ennahdha, détenu depuis avril 2023, a été condamné à la réclusion à perpétuité en juin 2026, selon le texte de référence.
Le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire avait conclu, dans un avis rendu en 2025, au caractère arbitraire de sa détention et demandé sa libération. Les poursuites visant des opposants, journalistes et militants contribuent à réduire l’espace du débat public, au risque de transformer toute contestation en affrontement avec le pouvoir.
À quelques jours du quinzième anniversaire des premières élections libres du 23 octobre 2011, la manifestation révèle une convergence entre revendications sociales et défense des libertés. Elle ne dessine pas encore une alternative politique unifiée, mais fragilise le récit présidentiel d’un pouvoir agissant au nom d’un peuple dont les voix divergentes seraient illégitimes.
MK/AK/APA




