Sous couvert de « souveraineté » et de lutte anticorruption, la stratégie politique de Kaïs Saïed alimente un climat d’incertitude institutionnelle qui pèse lourdement sur l’économie tunisienne.
Depuis la concentration des pouvoirs engagée à partir de 2021, la Tunisie s’enfonce dans une recomposition politique qui redessine profondément l’architecture de l’État. Le président Kaïs Saïed affirme vouloir restaurer la souveraineté nationale, réformer les institutions et lutter contre la corruption. Mais derrière ce discours officiel, la réalité économique et institutionnelle du pays reste marquée par une paralysie persistante et une fragilisation progressive des équilibres.
La nouvelle organisation institutionnelle issue de la Constitution de 2022 a renforcé l’exécutif et réduit l’influence des contre-pouvoirs traditionnels. Le Parlement bicaméral — composé de l’Assemblée des représentants du peuple et du Conseil national des régions et des districts — fonctionne dans un environnement politique étroitement contrôlé.
Les autorités présentent cette restructuration comme un moyen de rapprocher l’État des citoyens et de corriger les déséquilibres régionaux historiques. Mais sur le terrain, plusieurs observateurs estiment que cette transformation institutionnelle peine à produire des résultats tangibles en matière de gouvernance économique ou de développement territorial.
Car l’urgence tunisienne reste avant tout économique. La croissance demeure faible et les finances publiques restent sous forte pression. L’État dépend largement du financement extérieur pour maintenir ses équilibres budgétaires, tandis que les négociations avec les partenaires financiers internationaux avancent difficilement. L’absence de visibilité politique et la multiplication des tensions institutionnelles ont progressivement refroidi les investisseurs étrangers, déjà échaudés par une décennie d’instabilité.
Dans ce contexte, la lutte anticorruption constitue l’un des piliers du discours présidentiel. Plusieurs affaires judiciaires ont récemment visé des responsables politiques, des magistrats et des hommes d’affaires. Les autorités présentent ces procédures comme la preuve d’une volonté de rompre avec les réseaux d’influence hérités de l’ancien système.
Toutefois, certains analystes économiques et juridiques soulignent que cette stratégie judiciaire, menée dans un climat politique tendu, contribue aussi à accroître l’incertitude au sein du secteur privé et à fragiliser un environnement des affaires déjà sous pression.
Au-delà de la dimension judiciaire, le véritable défi demeure social. La Tunisie fait face à un chômage élevé, notamment chez les jeunes diplômés, à des disparités régionales persistantes et à une inflation qui érode le pouvoir d’achat. Dans plusieurs régions, les attentes suscitées par la révolution de 2011 restent largement insatisfaites. Or, l’absence de réformes économiques structurelles profondes limite la capacité du pays à relancer durablement la croissance et à absorber les tensions sociales.
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