En ouvrant l’année judiciaire, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a réaffirmé sa volonté d’ériger la justice en pilier de l’État de droit. Derrière les formules d’indépendance et d’intégrité, le discours présidentiel traduit davantage une volonté de contrôle politique sur le pouvoir judiciaire qu’une réelle autonomie institutionnelle.
Lors d’une cérémonie solennelle à la Cour suprême, le chef de l’État a dressé un bilan qu’il qualifie de « révolution silencieuse » dans le secteur de la justice. Selon lui, les réformes engagées depuis 2019 auraient permis de « restaurer la confiance des citoyens », de « moraliser la vie publique » et de « renforcer la souveraineté nationale ». Des propos en apparence consensuels, mais qui peinent à masquer la persistance d’un système judiciaire largement soumis à l’exécutif.
En invoquant la « primauté du droit » et la « lutte contre la corruption », Tebboune reprend une rhétorique déjà rodée depuis le mouvement du Hirak, lorsque le pouvoir avait promis une refondation morale de l’État. Pourtant, plusieurs affaires emblématiques – qu’il s’agisse de poursuites contre des opposants politiques, de journalistes ou d’activistes – continuent d’illustrer la dépendance structurelle du parquet à la présidence. Les procès pour “atteinte à l’unité nationale” ou “diffusion de fausses nouvelles” témoignent d’un usage politique du droit, en contradiction avec la prétendue indépendance des juges.
Le président a également vanté les mérites du nouveau code de procédure pénale, censé garantir un procès équitable et faciliter l’investissement. En pratique, les révisions législatives successives ont surtout élargi la marge d’action des autorités dans les affaires de sécurité et de cybercriminalité, au détriment des libertés publiques. L’État de droit invoqué par Tebboune reste ainsi une promesse institutionnelle sans traduction concrète pour les justiciables.
Abdelmadjid Tebboune s’est félicité de la transition vers une « justice numérique », présentée comme un gage de transparence et d’efficacité. Si la modernisation technique du système judiciaire algérien progresse, elle ne remet pas en cause la centralisation du pouvoir décisionnel ni le manque de garanties pour la défense. La “numérisation” ne saurait pallier l’absence de contre-pouvoirs, notamment face à un Conseil supérieur de la magistrature dont la composition demeure sous influence présidentielle.
Le chef de l’État a annoncé la promulgation prochaine du nouveau statut de la magistrature, présenté comme un outil de protection des juges. Mais dans un système où les nominations, mutations et sanctions restent décidées en dernier ressort par la présidence, les magistrats continuent d’exercer sous pression hiérarchique. Le contrôle politique du corps judiciaire, hérité du système Bouteflika, demeure intact malgré les promesses de “rupture”.
En martelant que la justice est « le pilier de la souveraineté nationale », Tebboune cherche avant tout à renforcer la légitimité d’un régime fragilisé par la défiance sociale et la crise économique. La rhétorique de “moralisation” et de “transparence” vise moins à réformer le système qu’à en justifier la continuité. À l’heure où la société civile algérienne réclame davantage de libertés et de séparation des pouvoirs, la justice reste utilisée comme un levier politique, non comme une institution indépendante.
MK/Sf/APA







