Taxer les transactions numériques freine l’inclusion financière sans toujours produire les recettes espérées. Plusieurs pays africains commencent à tirer les leçons de cette politique fiscale controversée.
En Ouganda, la taxation des transactions numériques a rapidement montré ses limites. En juillet 2018, une taxe de 1 % sur les transactions de mobile money est instaurée. Selon le Fonds des Nations Unies pour le développement du capital (FENU), 47 % des utilisateurs abandonnent le service en deux semaines et certains paiements marchands chutent de 60 %.
Face aux critiques, le gouvernement réduit rapidement le taux à 0,5 %, avant d’ajouter une taxe sur les réseaux sociaux. La Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) relève ensuite une baisse de 25 % des transactions de mobile money sur l’année et la perte de plus de 2,5 millions d’abonnés Internet. De nombreux utilisateurs sont simplement retournés aux paiements en espèces.
Cette situation n’est pas isolée. Fin 2025, près d’une vingtaine de pays d’Afrique subsaharienne appliquaient une forme de taxation du mobile money, selon plusieurs données compilées à l’échelle continentale. Certains États taxent les transactions, d’autres les revenus des opérateurs ou les plateformes numériques.
Pourtant, les institutions internationales recommandent plutôt d’utiliser le numérique comme levier d’élargissement de l’assiette fiscale. Le mobile money compte aujourd’hui plus de 514 millions d’utilisateurs actifs en Afrique subsaharienne, selon la CEA, et constitue désormais une véritable infrastructure économique.
Les gouvernements y voient toutefois une source de revenus facilement traçable dans un contexte de dette élevée et de marges budgétaires réduites. Lors des Assemblées de printemps du FMI en avril 2026, Amadou Sy, du Département Afrique de l’institution, soulignait l’importance de mobiliser les recettes fiscales tout en limitant l’impact sur les populations les plus pauvres.
Mais plusieurs études montrent que ces taxes réduisent fortement l’usage des services financiers numériques. Selon le Danish Institute for International Studies, elles peuvent entraîner une baisse de l’utilisation allant jusqu’à 39 % dans certains contextes. Lorsque les coûts augmentent, les utilisateurs limitent leurs transactions ou reviennent au cash.
Pour de nombreux experts, taxer le mobile money revient à fragiliser un outil qui contribue justement à formaliser l’économie et à élargir durablement l’assiette fiscale. Une étude publiée en 2025 sur 36 pays africains établit d’ailleurs un lien positif entre inclusion financière et augmentation des recettes fiscales.
Le Kenya illustre une approche différente. Le pays utilise les données du mobile money et l’intelligence artificielle pour lutter contre la fraude fiscale. Selon la CEA, cette stratégie a permis de réduire la fraude à la TVA de près de 30 % entre 2019 et 2021.
Au-delà des enjeux budgétaires, les critiques soulignent aussi l’impact social de ces taxes. Les ménages modestes, souvent exclus du système bancaire classique, restent les plus touchés. Une étude de l’International Centre for Tax and Development (ICTD) sur l’e-levy ghanéen montre que les populations les plus pauvres ont supporté l’essentiel de la charge fiscale.
Le Ghana constitue d’ailleurs l’un des cas les plus emblématiques. Introduite en 2022 à 1,75 %, puis ramenée à 1 %, la taxe sur les transactions électroniques a provoqué une forte contestation populaire et une baisse des transactions. Le président John Mahama l’a finalement abrogée en avril 2025.
D’autres pays tentent des ajustements. Au Zimbabwe, la taxe sur les transferts monétaires intermédiaires, instaurée en 2018, représentait encore environ 10 % des recettes fiscales en 2022. Mais les autorités ont dû réduire certains taux face aux critiques liées à ses effets inflationnistes et au retour progressif des paiements en espèces.
Des alternatives existent pourtant. Le Kenya, l’Afrique du Sud ou encore le Rwanda misent davantage sur l’exploitation des données numériques, l’intelligence artificielle et l’amélioration des systèmes de conformité fiscale plutôt que sur la taxation directe des transactions.
Pour de nombreux spécialistes, le débat ne porte plus sur la nécessité de taxer l’économie numérique, mais sur la manière de le faire. Le véritable enjeu consiste à utiliser le numérique comme un outil d’élargissement de la base fiscale, sans décourager l’inclusion financière ni pénaliser les populations les plus vulnérables.
ARD/te/Sf/APA







