Des personnalités politiques, diplomatiques et universitaires ont dressé, samedi soir au Forum d’Assilah, un état des lieux du monde arabe alors que celui-ci fait face à l’émergence d’un nouvel ordre international, marqué par l’incertitude et une multitude de crises.
L’objectif du colloque de deux jours, programmé dans le cadre de la 47e édition du Moussem culturel international d’Asilah, est d’envisager la manière dont le monde arabe pourrait jouer un rôle actif dans le façonnement des événements qui s’enchaînent à mesure qu’émerge un nouvel ordre international, et sortir de la posture de simple récepteur passif des transformations en cours.
La séance inaugurale du colloque, a ouvert un débat approfondi sur l’avenir du monde arabe à l’horizon 2030. Les échanges ont abordé la question sous deux angles, régional (arabe) et international (externe), afin de comprendre comment les Arabes perçoivent leur propre situation et leurs défis, et comment ils sont appréhendés dans le cadre des politiques et stratégies internationales.
En ouverture de la rencontre, Hatim Bettioui, Secrétaire général de la Fondation du Forum d’Asilah, a souligné que le monde arabe se trouve aujourd’hui à un tournant critique de son histoire contemporaine. Il a relevé que l’accumulation de crises politiques, économiques et sociales s’entremêle aux répercussions des conflits armés, aux bouleversements des rapports de force et à l’intensification de la rivalité internationale pour la région, ses ressources et ses voies de passage stratégiques.
Parallèlement, les transformations technologiques et numériques s’accélèrent, les défis climatiques et hydriques s’aggravent, et les pressions liées à la sécurité alimentaire, à l’énergie et au développement s’intensifient, fait-il noter.
Dans ce contexte, l’enjeu majeur pour le monde arabe, estime Bettioui, réside dans l’avenir de l’ordre international et ses répercussions, à la lumière de la rivalité croissante entre grandes puissances, de l’émergence de nouveaux acteurs internationaux et de la multiplication des foyers de conflit. Par ailleurs, les guerres et les crises remettent à l’ordre du jour les questions de sécurité, d’alliances et d’équilibres de pouvoir, plaçant les États arabes face à la nécessité de revoir leurs choix stratégiques et de renforcer leur capacité à protéger leurs intérêts ainsi qu’à peser sur leur environnement.
Il a ajouté que le deuxième enjeu concerne la crise du système régional arabe et l’avenir de l’État-nation. La région continue en effet de faire face à des conflits armés et à des crises internes, auxquels s’ajoutent des différends politiques ainsi que des défis sécuritaires et de développement. Ces situations ont mis en lumière le coût de l’absence de coordination régionale et la nécessité de relancer l’action arabe commune sur des bases réalistes, fondées sur le respect de la souveraineté des États, le règlement des conflits, la primauté du dialogue et l’édification d’espaces d’intégration économique et stratégique.
Il a souligné en outre que le troisième enjeu a trait à la relation entre l’État et la société, ainsi qu’aux processus de réforme et aux mouvements sociaux. A cet égard, « de multiples expériences ont démontré qu’une stabilité durable ne s’obtient pas par la simple gestion des crises, mais exige de s’attaquer à leurs causes profondes, d’être à l’écoute des aspirations des citoyens, d’élargir les opportunités de participation et de renforcer la confiance envers les institutions », relève-t-il.
Il a conclu que le quatrième enjeu concerne le développement économique et humain, ainsi que l’avenir de la culture arabe à l’ère des transformations numériques. Pour lui, il est impossible d’envisager un avenir arabe prometteur tant que perdurent le chômage, la pauvreté et la précarité sociale, que se creusent les disparités territoriales et que le manque de diversification économique affecte plusieurs pays arabes.
Au regard de ces enjeux, l’écrivaine et ancienne ministre du Bahreïn, Samira Ibrahim Bin Rajab, a pour sa part estimé dans son intervention que la guerre en cours dans la région favorise l’émergence d’un nouvel ordre régional susceptible de transformer le visage du Moyen-Orient, tout en soulignant que les crises sont devenues un mécanisme structurel de démantèlement du monde arabe, et plus particulièrement du Moyen-Orient.
Elle a considéré que les défis auxquels le monde arabe est confronté sont bien plus profonds qu’il n’y paraît en surface, ce qui renforce la nécessité d’une expertise scientifique nouvelle pour décrypter ces enjeux, qui se dessinent à une époque marquée par l’hégémonie exercée à travers la gestion du chaos.
De son côté, l’ancien ministre libyen des Affaires étrangères (2000-2009), Abderrahman Shalgam, a affirmé que relever les défis majeurs à l’horizon 2030 ne saurait se faire en faisant fi de l’histoire. Il a insisté sur le fait que toute action collective ou construction régionale passe nécessairement par l’édification de véritables États-nations, fondés sur les piliers de la souveraineté, de la démocratie et de la modernité.
Shalgam a dit ne pas croire à la théorie du complot étranger qui serait perpétuellement ourdi contre le monde arabe . Selon lui, le mal réside plutôt dans une tendance à se tourner vers le passé qui domine l’esprit arabe, engendrant des conflits internes qui ébranlent les fondements mêmes de l’ordre social et politique de ces sociétés.
Khemaies Jhinaoui, ancien ministre tunisien des Affaires étrangères et président du Conseil tunisien des relations internationales, a, pour sa part, réfuté l’idée selon laquelle le « Printemps arabe » serait à l’origine des crises structurelles qui s’aggravent à travers le monde arabe. Il estime qu’il s’agit plutôt de l’héritage de soixante-dix années d’incapacité à mettre en place un cadre institutionnel efficace, capable de régir tant les relations interarabes que les rapports avec l’environnement régional et international. Une incapacité exacerbée par l’intensité de la polarisation entre les puissances mondiales, soucieuses de préserver leurs intérêts dans la région, ajoute M. Jhinaoui qui a souligné que la nature des relations qu’entretient le monde arabe avec les puissances voisines joue un rôle déterminant dans le positionnement de la région.
Il a estimé que le défi majeur réside dans le renforcement des fondements de l’État face à la fragilité institutionnelle et dans la consolidation du contrat social, socle sur lequel reposent les perspectives de stabilité et de développement.
Intervenant pour sa part, le ministre marocain de la Justice au gouvernement sortant, Abdellatif Ouahbi, a mis en garde contre le risque de voir les pays arabes réduits à de simples pourvoyeurs de données exploitées par les puissances technologiques mondiales pour générer de la richesse et orienter la prise de décision. Il a souligné que la notion de souveraineté nationale ne se limite plus à la protection des frontières et du territoire ou à la détention d’armées, mais qu’elle est désormais indissociable de la capacité à maîtriser l’information, la technologie et l’Intelligence artificielle IA.
Ouahbi a affirmé que les pays arabes font face à des défis stratégiques inédits, alors que les données, les algorithmes et les infrastructures numériques sont devenus de nouveaux instruments de domination économique et politique. Il a expliqué que, bien que les citoyens arabes figurent parmi les populations les plus actives sur les plateformes numériques, les données qu’ils génèrent quotidiennement sont, pour la plupart, stockées et traitées dans des installations situées hors de leurs pays, régies par des législations et des réglementations à l’élaboration desquelles les États arabes n’ont pas participé.
Il a estimé que la persistance de cette situation compromet la capacité des pays arabes à peser sur les mutations économiques et politiques à venir, insistant sur le fait que « la souveraineté ne saurait être complète aujourd’hui sans la maîtrise de l’infrastructure numérique et de l’information ».
Il a affirmé que l’absence des pays arabes dans l’élaboration et la gouvernance de cette technologie les amènerait à en subir les répercussions sans disposer des outils nécessaires pour l’orienter.
Analysant par ailleurs les mutations que connaît l’ordre international, le ministre marocain a appelé les pays arabes à revoir la nature de leurs alliances extérieures et à privilégier des partenariats flexibles régis par des intérêts économiques et politiques, plutôt que de s’en tenir aux alignements traditionnels.
Il a affirmé que le monde s’oriente aujourd’hui vers un système multipolaire où les alliances évoluent au gré des intérêts, et où des États rivaux peuvent coopérer sur certains dossiers tout en voyant leurs intérêts diverger sur d’autres.
Il a souligné qu’il n’y a « pas de place pour une loyauté aveugle ni pour une hostilité gratuite », estimant que la préservation de l’indépendance de la décision nationale exige l’établissement de relations équilibrées avec les différentes puissances internationales, sans dépendance excessive à l’égard d’une partie quelconque.
Quant à Hossam Zaki, ancien Secrétaire général adjoint de la Ligue des États arabes, il a insisté sur la nécessité de parvenir à un diagnostic minimal commun des crises du monde arabe. Une telle entente est indispensable pour amorcer une dynamique prometteuse, susceptible de faire émerger un bloc arabe capable de s’adresser à son environnement d’une seule voix, estime-t-il-.
À défaut d’un tel consensus, la situation risque de se dégrader davantage, tandis que se poursuivra l’hémorragie des ressources matérielles et humaines dont regorge la région, avertit l’intervenant égyptien.
Zaki a affirmé que l’intérêt arabe ne saurait être réduit à un slogan désuet, il constitue une réalité objective dont la prise de conscience doit conduire à des choix unifiés. Ces derniers doivent concourir à la réalisation de la sécurité nationale arabe, sans pour autant entrer en contradiction avec les choix souverains et individuels des États composant le système régional arabe.
Cette 47 édition, ouverte le 2 octobre et prévue jusqu’au 18 octobre, est organisée par la Fondation du Forum d’Assilah, sous le haut patronage du roi Mohammed VI, en partenariat avec le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication et le conseil communal d’Assilah.
AK/Sf/APA





