La Banque mondiale appelle à un changement radical de paradigme dans la gestion des villes africaines. Le rapport phare de l’institution, intitulé « L’éveil urbain de l’Afrique subsaharienne : catalyser la croissance économique et la création d’emplois », a été officiellement lancé ce jeudi 29 octobre 2026 à Abidjan, sous la présidence du Premier ministre ivoirien, Robert Beugré Mambé.
Ce document exhorte les États à transformer la croissance démographique urbaine en un levier d’attractivité pour les investissements privés. Jusqu’à présent, les politiques publiques n’ont pas su suivre le rythme ni l’ampleur des flux migratoires vers les villes africaines.
Le rapport rappelle l’ampleur du défi. L’Afrique subsaharienne doit créer environ 15 millions d’emplois par an rien que pour suivre la croissance de sa population active. Sa population urbaine, aujourd’hui de 913 millions de personnes, devrait atteindre 1,7 milliard en 2050. Or une grande partie des infrastructures urbaines de la région reste à construire.
Le texte relève un paradoxe. Il souligne que vivre en ville procure aux ménages un avantage économique net : à niveau d’études équivalent, les dépenses par adulte d’un ménage de la capitale dépassent en moyenne de près de 80 % celles d’un ménage rural comparable.
Pourtant, les agglomérations de la région génèrent en moyenne près de 50 % d’activité économique en moins que des villes de même taille à la frontière mondiale de performance, faute notamment de transports adaptés et d’un accès clair au foncier. Le potentiel de rattrapage est donc considérable.
Marie-Chantal Uwanyiligira, directrice de division pour la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Togo et le Bénin au Groupe de la Banque mondiale, a rappelé que les agglomérations du continent grandissent à grande vitesse, mais sans générer la croissance économique ni les emplois productifs attendus.
Pour sa part, Michel Matera, directeur sectoriel à la Banque mondiale, a précisé que ce rapport propose une feuille de route opérationnelle pour corriger cette trajectoire et intégrer ces recommandations au cœur des municipalités et des ministères de l’Urbanisme.
Pour les auteurs du rapport, cette situation est aussi une opportunité. Les décisions prises aujourd’hui sur l’aménagement du territoire peuvent contribuer, pour les décennies à venir, à créer des emplois, à accroître la productivité et à attirer l’investissement privé.
Dans un contexte de ressources publiques limitées, le rapport recommande trois priorités : orienter l’investissement public là où son effet sur l’emploi et l’investissement privé est le plus fort, guider l’expansion urbaine avant que les choix d’aujourd’hui ne deviennent les contraintes de demain, et adopter une approche différenciée pour les villes de plus petite taille.
Sur le financement, le rapport recommande d’agir sur deux horizons. À court terme, il s’agit de rendre plus prévisibles et plus transparents les transferts de l’État aux collectivités locales. À plus long terme, il faut élargir l’impôt foncier, qui ne représente généralement que 0,1 % à 0,4 % du PIB, et développer les financements fondés sur le foncier.
Il souligne aussi que les villes ont besoin d’une autorité clairement définie, de capacités suffisantes et de ressources fiables pour mettre en œuvre ces réformes. Le rapport distingue trois types de zones urbaines, avec un défi propre à chacune : les agglomérations, qui manquent de pôles d’emplois accessibles ; leurs périphéries, insuffisamment préparées à une expansion rapide ; et les villes intermédiaires, souvent négligées. Il s’appuie sur des expériences de villes africaines, comme Lagos, Nairobi, Freetown, Kigali, Addis-Abeba ou Dar es Salaam, et d’autres régions du monde.
La Côte d’Ivoire illustre parfaitement cette urgence régionale. Selon les données de l’Agence nationale de la statistique citées par le Premier ministre, la population ivoirienne atteignait 32,8 millions d’habitants en 2025, avec plus de 55 %, soit 17 843 805 personnes vivant en milieu urbain.
À titre de comparaison, le taux d’urbanisation national n’était que de 32 % en 1975, tandis que le nombre de villes de plus de 100 000 habitants a plus que doublé, passant de 8 en 1998 à 17 en 2021. Face à cette accélération, le ministre de l’Urbanisme, du logement et du cadre de vie, Moussa Sanogo, a rappelé la nécessité d’anticiper les besoins.
« Notre défi est de faire en sorte que la croissance de nos villes produise plus de richesses qu’elle ne génère de coûts », a-t-il réaffirmé. Le ministre a identifié plusieurs chantiers prioritaires, notamment la planification urbaine, la sécurisation foncière, la viabilisation des terrains et le financement des infrastructures de réseau.
Pour le chef du gouvernement, Robert Beugré Mambé, ce rapport est un outil précieux qui invite à ne plus percevoir les villes uniquement comme des espaces de concentration de problèmes ou de dépenses sociales, mais comme de véritables moteurs de production, d’innovation et d’investissement.
Cette vision s’inscrit en droite ligne dans les priorités du nouveau Plan national de développement (PND) 2026-2030 de la Côte d’Ivoire, lequel positionne la structuration urbaine, la mobilité et le cadre de vie comme les piliers de la transformation socio-économique du pays.
L’ambition affichée par les autorités ivoiriennes est désormais de bâtir des cités interconnectées, résilientes et économiquement dynamiques, prêtes à multiplier les emplois de qualité pour la jeunesse et les femmes.
AP/Sf/APA





