L’homme politique ivoirien, Ahoua Don Mello, vice-président chargé des projets stratégiques de l’Alliance internationale des BRICS, livre un décryptage sans concession de la crise de la dette et de la souveraineté au Sénégal.
Pour Ahoua Don Mello, « la rupture entre le président Bassirou Faye et l’ex-Premier ministre Ousmane Sonko, désormais à la tête de l’Assemblée nationale, ne se limite pas à une guerre de personnes. Elle incarne deux visions qui semblent inconciliables de la sortie de crise de la dette » du Sénégal.
Le limogeage de l’ex-Premier ministre, Ousmane Sonko en mai 2026, par Diomaye Faye, a fait voler en éclats le duo exécutif qui avait porté la promesse d’une transformation systémique. Cette fracture politique majeure met au grand jour les divergences idéologiques qui minaient le sommet de l’État quant à la conduite de la politique économique du pays.
Le projet de loi de finances 2026, élaboré sous l’ère Ousmane Sonko, prévoit 7 433 milliards de FCFA de dépenses hors service de la dette pour 6 188 milliards de FCFA de recettes, soit un déficit de 5,37% du Produit intérieur brut (PIB).
Toutefois, « le besoin de financement total atteint 6 075 milliards Fcfa, dont la quasi-totalité sert à amortir la dette existante. Et, sans accord avec le FMI depuis deux ans, ce trou est bouché par des emprunts à plus de 11% sur le marché régional, un coût prohibitif », fait observer Ahoua Don Mello.
« La loi de finances rectificative, attendue en juin, est déjà menacée de blocage par les députés loyaux à Sonko, mais peut aussi déboucher sur une solution originale par un débat entre les deux courants du PASTEF permettant de jeter un pont entre un héritage non souverain et une souveraineté recherchée », s’est-il voulu formel.
Don Mello rappelle que le stock de la dette publique se situe « entre 119% et 132% du PIB (selon le périmètre), dépassant la norme UMOA fixée à 70%, soit plus de 23 0000 milliards Fcfa ». Le service de la dette 2026, lui, s’établit à « environ 5 500 milliards Fcfa, dont 4 307 milliards Fcfa pour le seul remboursement du capital ».
Le ratio Dette extérieure/Exportations affichait un taux de 230,8% en 2023, un seuil bien au-delà du plafond de soutenabilité fixé par le Fonds monétaire international (FMI, 150% pour les pays à faible revenu).
Quant au ratio Service dette/Recettes propres, il souligne que « près de 100% des recettes internes partent en remboursements, rendant impossible tout investissement public nouveau ; et donc (profile) un impact sérieux sur les promesses électorales : emploi, santé, logement… ».
Les agences de notation S&P et Moody’S ont dégradé la note du Sénégal en catégorie spéculative (CCC+/Caa1), avec perspective négative. Le FMI, lui, estime que le pays est en « surendettement critique » et exige une restructuration préalable avant tout nouveau décaissement.
« Cette offensive du FMI et des agences de notation financière pousse le Sénégal et d’une manière systémique, les réserves du franc CFA dans le gouffre, pouvant affecter toute la région francophone de l’Afrique de l’Ouest », fait remarquer Ahoua Don Mello.
« Ousmane Sonko, jusqu’à son limogeage, refusait catégoriquement toute restructuration, qu’il assimile à une humiliation et à une perte de souveraineté », affirme Don Mello, expliquant qu’il « privilégiait l’austérité brutale et la hausse des impôts pour dégager des ressources endogènes ».
Le président Diomaye Faye, au contraire, juge cette ligne « irréaliste et suicidaire ». Sans l’appui du FMI, le pays paie ses emprunts à des taux usuraires, et le Trésor national risque l’asphyxie dès l’été 2026, poursuit-il.
Depuis son élection à la tête de l’Assemblée, Sonko dispose d’une « arme de blocage législatif ». Il peut rejeter la loi de finances rectificative si elle prévoit une ouverture au FMI. Le duel se joue désormais sur le terrain de l’institution.
Pour Ahoua Don Mello, trois scénarios se dessinent. Il évoque le « style Liban en 2020 », précisant que « si la crise politique bloque toute négociation, le Sénégal manquerait une échéance majeure d’ici fin 2026, avec l’effondrement des réserves du franc CFA, la fuite de capitaux et l’explosion sociale ».
La seconde option, c’est la restructuration négociée avec le FMI : un reprofilage (allongement des maturités) ou une légère décote sur les Eurobonds avec l’application des mesures du consensus de Washington. Diomaye Faye y est favorable, mais doit surmonter l’opposition de Sonko à l’hémicycle.
La troisième solution, selon lui, est un accord de « gestion active avec des prêts bilatéraux (pays membres des BRICS), mais cette option peut prendre du temps et être déconseillée par le FMI. En cas de solution insuffisante, l’échéance de la catastrophe ne sera que repoussée et la note plus salée ».
Il prévient qu’« à moins d’une solution originale, le pays se rapproche dangereusement d’un premier défaut de ses obligations souveraines. L’équation de la dette, autrefois technique, peut devenir mortellement politique sans solution originale ».
AP/Sf/APA







