Face au poids croissant du travail de soin sous l’effet du changement climatique, le projet « Caring for Carers », porté par le Siaya Muungano Network (SIMUN), a choisi une autre voie : documenter les savoirs des femmes âgées, leur donner une place dans le dialogue public et faire entendre leurs priorités jusque dans les politiques du comté. Bilan d’un projet qui redéfinit la résilience climatique par le prisme du soin. Entretien avec Shirleen Adhiambo, directrice générale du Centre Muungano pour l’autonomisation rurale.
Qu’est-ce qui a conduit le Muungano Rural Empowerment Centre à lancer le projet « Caring for Carers » et à quels défis spécifiques les femmes âgées vivant en milieu rural étaient-elles confrontées dans le comté de Siaya ?
Le projet « Caring for Carers » est né de notre constat que le changement climatique n’est pas vécu de la même manière par tout le monde. À travers le travail mené par le Muungano Rural Empowerment Centre auprès des communautés du comté de Siaya, nous avons de plus en plus constaté que les femmes âgées de 60 ans et plus assument une part importante du travail de care, tout en subissant les effets des urgences climatiques.
Beaucoup de ces femmes sont responsables de leurs petits-enfants, de leurs conjoints et d’autres membres de leur famille, tout en veillant à l’alimentation du ménage, à l’approvisionnement en eau et aux moyens de subsistance. Les difficultés liées au climat rendent ces responsabilités beaucoup plus difficiles. L’irrégularité des pluies, les périodes prolongées de sécheresse, les inondations, la baisse de la productivité agricole, l’insécurité hydrique et l’insécurité alimentaire accroissaient la pression sur les ménages.
Dans le même temps, les femmes âgées étaient confrontées à des difficultés telles que l’accès limité aux informations climatiques, aux soins de santé, à la protection sociale, aux opportunités de subsistance et aux espaces de prise de décision. Leurs connaissances et leurs contributions à la résilience climatique étaient également souvent négligées.
Cela nous a conduits à nous poser une question importante : qu’advient-il des personnes qui prennent soin des autres lorsque le changement climatique rend ce travail de care encore plus difficile ?
C’est ce qui nous a amenés à examiner le changement climatique à travers le prisme du care, en plaçant délibérément les expériences et les voix des femmes âgées au centre de notre démarche.
Pouvez-vous me présenter les différentes étapes de mise en œuvre du projet, depuis l’étude initiale menée à l’échelle du comté jusqu’aux activités communautaires, aux ateliers de validation et aux marches pour la justice climatique ?
Après la réunion de lancement du projet, qui a réuni des représentants des autorités du comté et du gouvernement national, des partenaires au développement, des organisations de la société civile ainsi que quelques représentantes de femmes âgées, nous avons mené une étude à l’échelle du comté afin de mieux comprendre comment le changement climatique affectait les femmes âgées de 60 ans et plus, notamment leurs responsabilités en matière de care, leurs moyens de subsistance, leur bien-être et leur capacité à faire face aux chocs climatiques.
Cette étude a permis de recueillir des données sur ce que les femmes vivaient au quotidien. Nous avons ensuite organisé des dialogues communautaires et des forums d’échanges, créant des espaces où les femmes âgées pouvaient partager leurs expériences, identifier les problèmes qu’elles considéraient comme les plus importants, renforcer l’entraide communautaire, intégrer le bien-être mental dans leur vie quotidienne et partager leurs stratégies d’adaptation face aux urgences climatiques.
Nous avons également réalisé une analyse des politiques publiques afin d’examiner la manière dont les problématiques des femmes âgées y étaient intégrées et prises en compte. Cette analyse a porté notamment sur les documents et plans budgétaires du comté, les politiques agricoles, les plans et cadres d’action sur le changement climatique, les politiques foncières ainsi que les politiques relatives au care.
Après l’étude sur l’engagement communautaire et l’analyse des politiques publiques, nous avons organisé un atelier de validation et de restitution, réunissant différents acteurs afin d’enrichir les discussions et de conforter nos conclusions.
Nous avons également tiré parti d’une plateforme déjà existante de l’organisation, les Duond Mine Forums, afin de faciliter des discussions plus approfondies sur le changement climatique, le care, la sécurité alimentaire, l’eau, la santé, les moyens de subsistance, les terres, la protection sociale et la participation à la gouvernance locale.
Les conclusions et recommandations ont ensuite été discutées lors d’ateliers de validation et d’engagement avec les parties prenantes, réunissant des femmes âgées, des acteurs communautaires, des organisations de la société civile et des représentants des pouvoirs publics. Cette étape était importante car nous voulions aller au-delà de la simple documentation des problèmes et créer un dialogue entre les communautés et les responsables chargés d’y répondre.
Les activités se sont achevées par une marche pour la justice climatique, qui a offert une autre occasion de rendre ces questions visibles. Elle a réuni des femmes âgées dans un espace public de plaidoyer où elles ont pu faire entendre leurs préoccupations et dialoguer directement avec des représentants du gouvernement et d’autres parties prenantes.
Le projet a suivi une démarche volontaire, avec la participation des parties prenantes à chaque étape de sa mise en œuvre : recherche et production de données → dialogue communautaire → validation → plaidoyer public et influence sur les politiques.
Quels ont été les principaux enseignements de l’étude menée à l’échelle du comté concernant l’impact du changement climatique sur les responsabilités de care, le bien-être et la résilience des femmes âgées ?
L’une des principales conclusions est que le changement climatique accroît effectivement la charge de travail de care non rémunéré assumée par les femmes âgées à Siaya.
Lorsque les précipitations deviennent imprévisibles, que les sources d’eau s’assèchent ou que les inondations perturbent les moyens de subsistance, les femmes doivent consacrer davantage de temps à trouver de l’eau, de la nourriture et d’autres produits nécessaires au ménage. Lorsque les récoltes échouent ou que les revenus des ménages diminuent, les femmes âgées doivent souvent trouver d’autres moyens de nourrir et de soutenir leur famille.
Le changement climatique les affecte donc non seulement sur les plans environnemental et économique, mais aussi à travers leur temps, leur bien-être physique, leur bien-être émotionnel et leurs responsabilités en matière de care.
Nous avons également constaté que les femmes âgées disposent de connaissances et d’une capacité de résilience considérables. Elles possèdent des connaissances importantes sur les systèmes alimentaires locaux, les cultures traditionnelles, la conservation des semences, les pratiques agricoles et les moyens de faire face aux changements environnementaux. Cependant, ces connaissances ne sont pas toujours reconnues dans les processus officiels de planification climatique.
Une autre conclusion importante est que la résilience est étroitement liée au care. Si les programmes d’adaptation au changement climatique se concentrent uniquement sur l’agriculture, les infrastructures ou les ressources naturelles sans prendre en compte les personnes qui assurent le care ni le coût de ce travail en temps et en ressources pour les femmes, les interventions risquent de ne pas répondre aux réalités des ménages.
L’étude a donc confirmé la nécessité d’une approche de l’action climatique centrée sur le care, dans laquelle le bien-être et les contributions des personnes qui prennent soin des autres sont considérés comme faisant partie intégrante de la résilience climatique, et non comme une question distincte.
Depuis le début du projet, quels changements concrets avez-vous observés chez les femmes, leurs familles ou dans la communauté au sens large ?
L’un des changements les plus importants est une plus grande visibilité et une meilleure reconnaissance des femmes âgées en tant qu’actrices de la lutte contre le changement climatique et détentrices de connaissances.
Le projet a créé des espaces où les femmes âgées peuvent parler ouvertement de leurs expériences, identifier les difficultés auxquelles elles sont confrontées et exprimer les solutions qu’elles souhaitent voir mises en œuvre. Elles ne sont plus simplement présentées comme des personnes vulnérables affectées par le changement climatique ; elles sont de plus en plus reconnues comme des personnes qui contribuent déjà de manière significative à la résilience des ménages et des communautés.
Nous avons également constaté un intérêt accru pour des mesures d’adaptation pratiques telles que les jardins potagers, les cultures résilientes au climat, la conservation des semences, l’agriculture biologique et d’autres stratégies locales adaptées en matière de moyens de subsistance et de sécurité alimentaire.
Au niveau communautaire, le projet a également renforcé le dialogue entre les femmes âgées et les acteurs publics. Des questions souvent traitées séparément -changement climatique, sécurité alimentaire, eau, santé, moyens de subsistance, care et gouvernance- sont de plus en plus comprises comme étant interconnectées.
Le changement le plus important est peut-être toutefois la confiance et la capacité à faire entendre leur voix. Les femmes âgées ont eu la possibilité de parler directement des effets du changement climatique sur leur vie et d’échanger avec les personnes chargées de planifier et de fournir les services publics.
Cette évolution en matière de visibilité est importante, car il est impossible de concevoir des solutions climatiques inclusives si les personnes qui portent certaines des charges les plus lourdes ne participent pas aux discussions.
Quelle est, selon vous, la prochaine étape la plus importante pour garantir que les besoins et les voix des femmes âgées soient pris en compte dans les politiques locales en matière de climat et de développement ?
La prochaine étape la plus importante consiste à passer de la consultation à une participation institutionnelle réelle et à une influence concrète sur les politiques publiques.
Il ne suffit pas d’inviter les femmes âgées à un atelier ou de les consulter dans le cadre d’un projet. Leurs priorités doivent être intégrées dans les Plans intégrés de développement des comtés (County Integrated Development Plans), les Plans d’action climatique des comtés (County Climate Action Plans), les budgets, les programmes agricoles, les initiatives de protection sociale et les autres cadres locaux de développement.
Nous avons également besoin de mécanismes plus solides permettant aux femmes âgées de participer véritablement aux processus de consultation publique, de planification des comtés et d’élaboration des budgets, et de faire en sorte que leurs revendications soient traduites en priorités, en budgets et en programmes concrets.
Il est également nécessaire de continuer à produire des données sur le lien entre climat et care, car l’expérience des femmes âgées peut aider les décideurs à comprendre des dimensions de la vulnérabilité climatique que les évaluations climatiques traditionnelles peuvent négliger.
En définitive, nous devons faire évoluer la question, en passant de « Comment les femmes âgées peuvent-elles s’adapter au changement climatique ? » à « Comment nos politiques et nos systèmes peuvent-ils réduire les charges inégalement supportées par les femmes âgées du fait du changement climatique ? »
Pour nous, c’est le cœur même de « Caring for Carers » : la résilience climatique ne peut être véritablement inclusive que si le travail de care est reconnu, soutenu et intégré de manière délibérée dans la planification climatique et du développement.
ARD/ac/Sf/APA







