À Goromonzi au Zimbabwe, le boom du lithium, présenté comme un moteur de croissance et de transition énergétique, accentue la pression sur l’eau, les moyens de subsistance et les tâches domestiques et familiales non rémunérées, assumées principalement par les femmes.
Le boom du lithium au Zimbabwe a fait l’objet d’une analyse de terrain de la Vendors’ Initiative for Social and Economic Transformation (VISET), menée dans le cadre de l’Informal Economy Action for Care and Climate Change Initiative. Cet axe renvoie au coût invisible du boom minier sur le « care », c’est-à-dire les tâches domestiques et les soins non rémunérés, un fardeau porté d’abord par les femmes, mais qui, comme le montre le témoignage ci-après, commence aussi à rejaillir sur les hommes.
Au village de Yafeli, dans le Ward 17 du district de Goromonzi, la journée de Mary Nyadome commençait autrefois par une marche paisible d’une vingtaine de minutes. La corvée d’eau était rapidement réglée au forage communautaire, avant qu’elle ne s’attelle à ses responsabilités de secrétaire du chef de village.
Aujourd’hui, l’essor de l’exploitation du lithium a bouleversé cette routine : selon les habitants, l’arrivée de travailleurs venus d’autres régions et la pression exercée sur les ressources en eau par les activités minières ont contribué à assécher certains puits locaux.
« La pénurie d’eau est devenue un problème permanent. Les entreprises minières utilisent une quantité importante d’eau pour leurs activités. Même les rivières s’assèchent, ce qui rend la moindre lessive très difficile », témoigne Mary Nyadome, récemment nommée monitrice environnementale auprès du Goromonzi Rural District Council.
Pour trouver de l’eau, elle doit désormais parcourir jusqu’à deux kilomètres pour atteindre le forage d’un proche.
La même pénurie a redessiné les journées de Darlington Mutakura, habitant du district. « Avant le début des activités minières, nos sources d’eau étaient proches, et cette tâche relevait de ma femme, qui la gérait seule. Aujourd’hui, je dois aussi l’aider, car nous devons marcher plus loin et porter des bidons plus grands. Ma journée commence à 5 heures du matin, quand je me lève pour aller chercher l’eau du foyer », raconte-t-il.
La route bitumée : un progrès qui crée une nouvelle charge de soin
L’exploitation du lithium à Goromonzi s’inscrit dans la course mondiale aux minerais stratégiques nécessaires à la transition énergétique. À proximité de la mine d’Arcadia, Prospect Lithium Zimbabwe est associé à une usine de traitement du sulfate de lithium construite grâce à un investissement annoncé d’environ 400 millions de dollars.
Mais sur le terrain, les retombées sont à double tranchant. Pendant plusieurs années, les habitants ont dénoncé la poussière soulevée par le passage des camions liés aux activités minières.
« La poussière provoquait des toux persistantes. Au marché, les vêtements d’occasion ainsi que les fruits et légumes des vendeuses étaient constamment recouverts de poussière », se souvient Mary Nyadome.
Grâce au plaidoyer communautaire mené avec l’appui de VISET, une route reliant les communautés locales aux zones d’activité a finalement été bitumée. Si elle a facilité les déplacements, elle a aussi fait émerger de nouvelles préoccupations.
« La route a amélioré les déplacements, mais les véhicules roulent désormais très vite. Nous devons accompagner les enfants à l’école pour nous assurer qu’ils traversent en toute sécurité », explique Mary Nyadome.
Darlington Mutakura confirme que le problème de la poussière n’a pas totalement disparu et pointe une autre fragilité : la durabilité de l’infrastructure elle-même.
« La situation s’est légèrement améliorée pour ceux qui sont plus éloignés de la mine. Ceux qui sont plus proches se plaignent encore de la poussière liée aux tirs de mine, qui ont lieu régulièrement. Ce qui nous inquiète aussi, c’est que la route pourrait ne pas tenir longtemps, tant le trafic a augmenté », relève-t-il.
Pression sur l’eau, santé publique et capture par les élites
La pression exercée sur les ressources naturelles affecte directement la survie des ménages. Selon les habitants consultés par VISET, l’assèchement de certains barrages locaux, notamment Nero, Chinyika et Gleenock, a durement touché les maraîchères, pour qui le jardinage constituait une source importante de subsistance.
La déforestation aurait également réduit les pâturages, contraignant certaines familles à abandonner leur bétail.
« Les moyens de subsistance liés à la terre sont menacés par la pénurie d’eau. Les puits communautaires s’assèchent de plus en plus vite, ce qui affecte les revenus et l’accès aux légumes frais de nombreuses familles », confirme Darlington Mutakura.
Les infrastructures publiques sont elles aussi mises à rude épreuve. Les cliniques locales de Chinyika et Base Clinic doivent répondre aux besoins d’une population en augmentation, dans un contexte de manque de médicaments et d’engorgement des services.
« Lorsque les centres de santé manquent de médicaments ou sont saturés, certaines personnes se tournent vers la médecine traditionnelle. Cela peut retarder la prise en charge médicale », déplore Mary Nyadome.
Darlington Mutakura décrit un recours à la clinique désormais réservé aux situations extrêmes : « Les gens ne se rendent plus à la clinique locale qu’en cas d’urgence grave ; sinon, la plupart des familles se tournent vers les guérisseurs traditionnels, l’automédication, ou achètent des médicaments auprès de personnes non habilitées. C’est en grande partie parce que la clinique n’a pas de médicaments à distribuer, et parfois à cause de l’attitude du personnel infirmier, dont le moral est bas en raison de salaires faibles et d’une charge de travail écrasante. »
Les initiatives de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) sont jugées insuffisantes par plusieurs habitants, qui dénoncent l’absence de canaux de communication directs avec les entreprises et les autorités.
« Nos griefs concernant la dégradation de l’air liée aux tirs d’explosifs et l’augmentation des problèmes respiratoires ne sont pas suffisamment pris en compte. Cela s’explique largement, selon nous, par la capture par les élites, l’ingérence politique et la centralisation des décisions », dénonce la monitrice environnementale.
Son constat est corroboré, en des termes proches, par Darlington Mutakura. « Des projets communautaires existent, mais ils semblent reposer sur le clientélisme, en excluant les personnes jugées politiquement incorrectes. Ils ne répondent pas non plus aux besoins d’infrastructures de la communauté, comme les cliniques, les routes ou les ponts. »
Il va plus loin sur le plan institutionnel : « Nous estimons globalement qu’il y a un manque de concertation de la part de la direction de la mine sur les questions qui concernent la communauté, et nous pensons que cela tient au rôle limité laissé aux communautés dans les décisions concernant les entreprises qui viennent investir — faute d’une véritable politique de dévolution. »
Il plaide enfin pour que « le gouvernement légifère pour faire de la RSE une obligation, plutôt que de la laisser relever d’une logique de charité ».
Prospect Lithium Zimbabwe et le Goromonzi Rural District Council ont été sollicités par écrit le 14 août 2026 pour répondre à ces éléments. Aucun des deux n’avait répondu à la date de publication.
L’apport de la Climate and Care Initiative
C’est face à ce constat que VISET est intervenue, avec le soutien de la Climate and Care Initiative, pour accompagner les commerçantes, les travailleurs de l’économie informelle et les ménages.
« À travers nos hubs, nous encourageons les hommes à assumer plus de tâches ménagères, tout en offrant aux femmes des espaces sûrs pour aborder les défis quotidiens et les violences basées sur le genre », rappelle Jabulani Chikomwe, responsable des programmes chez VISET.
Cet accompagnement s’est traduit par des résultats concrets. Des ateliers sur le partage des responsabilités liées au care ont été organisés à Goromonzi, Harare et Chiwundura.
« Les rôles de genre ont évolué : les maris et les garçons s’impliquent désormais davantage dans les corvées de bois et d’eau, en partie grâce aux programmes de VISET et en raison de l’allongement des distances à parcourir », confirme Mary Nyadome.
Darlington Mutakura illustre ce constat de l’intérieur. « Personnellement, j’ai commencé à m’impliquer dans les tâches ménagères pour aider mon épouse, qui vend près de la mine. Ce revenu nous aide beaucoup au sein du foyer ; depuis que j’ai été licencié de mon emploi, j’essaie donc d’aider sur d’autres tâches. »
À l’en croire, les attitudes vis-à-vis du travail domestique ont évolué grâce aux ateliers, même si un changement de comportement significatif reste difficile, en raison du caractère globalement patriarcal de la société.
Des Climate and Care Hubs ont également été créés pour offrir aux femmes des espaces sécurisés où partager leurs difficultés quotidiennes et discuter de la prévention des violences basées sur le genre, en collaboration avec les acteurs institutionnels concernés.
Face au manque d’eau, le projet encourage certaines commerçantes à diversifier leurs activités et à se tourner vers la production de petits grains traditionnels, mieux adaptés aux épisodes de sécheresse.
Un groupe de femmes a aussi été formé à la fabrication et à la commercialisation de produits issus du recyclage des déchets, afin de créer des sources de revenus alternatives.
VISET a en outre porté ces préoccupations dans les espaces internationaux consacrés au climat, notamment lors d’une conférence de la CCNUCC à Bonn, en Allemagne.
Cette démarche a favorisé des échanges et des partenariats sud-sud autour de solutions adaptées aux réalités locales, notamment dans les domaines du séchage écologique du poisson et des semences résilientes.
Le temps comme indicateur de justice
Au total, le projet aurait directement touché près de 1 000 personnes, dont 826 acteurs de l’économie informelle et 48 hommes spécifiquement formés au partage du care, selon les données communiquées par VISET.
Pour Jabulani Chikomwe, l’étude sur l’emploi du temps menée par l’organisation montre que le temps est devenu un enjeu politique de justice sociale. Lorsque la raréfaction de l’eau impose de marcher davantage et que l’accès aux services de santé devient plus difficile, ce sont des heures de travail non rémunéré qui s’ajoutent aux journées des femmes, déjà actives de 4 heures du matin à 20 heures dans l’économie informelle.
« Ces communautés vivent essentiellement de la terre », rappelle Jabulani Chikomwe. Pour Mary Nyadome, Darlington Mutakura et les habitants du Ward 17, l’enjeu n’est pas de refuser le progrès, mais d’exiger que leur temps, leur santé et leur travail de soin soient enfin pris en compte dans les décisions qui définissent le développement de leur communauté.
Car, à Goromonzi, la transition énergétique mondiale ne pourra être qualifiée de juste tant que ses coûts sociaux et environnementaux continueront de reposer principalement sur les épaules des femmes et, de plus en plus, sur celles des hommes qui, comme Darlington, tentent de partager ce fardeau.
ARD/ac/Sf/APA







