Alors que les effets du changement climatique s’intensifient en Afrique, leurs conséquences ne se limitent pas aux pertes agricoles, aux dégâts matériels ou aux déplacements de populations. Ils affectent aussi profondément le travail de « care » — c’est-à-dire les activités, souvent invisibles et non rémunérées, consistant à prendre soin de soi, des enfants, des personnes âgées ou dépendantes.
C’est précisément cette relation entre changement climatique et care que cherche à documenter une étude multi-cas menée dans le cadre de la Climate and Care Initiative. Le projet examine neuf expériences en Afrique subsaharienne, couvrant notamment le Ghana, le Kenya, l’Ouganda, le Zimbabwe, le Nigeria et l’Afrique du Sud.
Sonia Phalaste, chercheure sur les questions de changement climatique, de genre et d’inégalités au Centre for Inequality Studies de l’Université du Witwatersrand, en Afrique du Sud, revient pour APA, sur les premiers enseignements de cette recherche.
Pourquoi est-il important d’étudier ensemble le changement climatique et le travail de care ?
Nous avons commencé en 2024 par essayer de comprendre, de manière conceptuelle, quelle pouvait être la relation entre le travail de care et le changement climatique. Nous nous sommes demandé s’ils avaient réellement quelque chose à voir l’un avec l’autre.
Nous avons alors développé un cadre conceptuel sur le « Care Climate Nexus ». Ce travail a montré que le changement climatique exacerbe les charges de care. Il devient plus difficile pour les personnes de prendre soin d’elles-mêmes et des autres. Et, à mesure que la crise climatique s’aggrave, il devient également plus difficile de prendre soin de l’environnement.
Mais nous avons aussi constaté que le changement climatique ne peut pas être considéré isolément. Il se combine avec d’autres facteurs, notamment les inégalités économiques mondiales, les héritages du colonialisme et ceux de l’extractivisme.
La deuxième phase du projet consiste donc à passer de cette réflexion théorique à des éléments concrets recueillis sur le terrain.
Que cherchez-vous précisément à comprendre à travers les neuf études de cas menées en Afrique subsaharienne ?
Nous travaillons avec neuf organisations en Afrique subsaharienne, qui interviennent dans des contextes très différents et auprès de populations différentes.
Au Ghana, par exemple, nous avons travaillé avec des professionnels de santé syndiqués afin de comprendre comment le changement climatique affecte leur travail dans les hôpitaux.
Au Kenya, nous avons étudié plusieurs situations. Dans une zone rurale de Siaya County, nous avons travaillé avec des femmes âgées. Beaucoup pratiquent une agriculture de subsistance : elles cultivent ce qu’elles consomment. Mais elles prennent également soin de leurs petits-enfants, parce que leurs propres enfants sont partis à la recherche d’un emploi ou sont décédés.
Nous avons aussi travaillé avec des jeunes dans les bidonvilles de Mathare, à Nairobi, où les inondations et les vagues de chaleur affectent fortement les conditions de vie. Une autre étude porte sur les personnes ayant une déficience intellectuelle et les difficultés rencontrées par leurs aidants face aux chocs climatiques.
D’autres organisations travaillent avec des travailleurs informels à Durban et au Zimbabwe, ou encore avec des femmes agricultrices dans la région de Karamoja, en Ouganda, particulièrement touchée par les sécheresses. Au Nigeria, une étude examine également les effets des inondations et des sécheresses sur les femmes.
L’intérêt de cette approche est de voir comment le changement climatique affecte concrètement le care dans des contextes très différents.
Quels sont les principaux enseignements qui émergent de ces expériences ?
Ce que nous observons, c’est que le changement climatique a des effets extrêmement importants sur les populations. Les principaux chocs auxquels les communautés doivent faire face sont notamment les inondations, les sécheresses et le stress thermique.
Mais un élément revient dans plusieurs des études de cas : les gouvernements locaux et nationaux ne sont pas suffisamment préparés à ces événements extrêmes. Et lorsque les systèmes publics ne sont pas suffisamment préparés, ce sont les femmes qui absorbent une grande partie de ces conséquences.
Elle assure, en quelque sorte, le rôle que l’État devrait jouer en matière de protection sociale et d’adaptation au changement climatique. Cela affecte directement leur capacité à vivre, à travailler et à prendre soin d’elles-mêmes et des autres.
Comment les chocs climatiques se traduisent-ils concrètement par une augmentation de la charge de care des femmes ?
Le cas des femmes âgées de Siaya County, au Kenya, est particulièrement révélateur.
Il s’agit de femmes vivant dans une communauté rurale. Beaucoup dépendent de l’agriculture de subsistance, mais elles sont également responsables de leurs petits-enfants. Elles doivent donc prendre soin de leurs familles tout en faisant face à leurs propres besoins liés à leur âge.
Lorsque surviennent les sécheresses, elles ne récoltent plus autant qu’avant. Elles ont davantage de difficultés à nourrir leurs familles et dépendent de plus en plus de l’aide extérieure, qui n’arrive pas toujours.
L’accès à l’eau devient également plus difficile. Elles doivent modifier les semences qu’elles utilisent et s’adapter à de nouvelles pratiques agricoles.
Tout cela affecte directement leur capacité à prendre soin d’elles-mêmes et de leurs petits-enfants.
Ce cas montre que le changement climatique n’est pas seulement une question environnementale. Il modifie aussi les conditions dans lesquelles le care est assuré au quotidien.
Peut-on dire que le changement climatique révèle ou aggrave des inégalités déjà existantes dans la répartition du care ?
Oui. C’est justement l’une des choses importantes que nous avons constatées. Le changement climatique vient se superposer à des inégalités qui existent déjà : les inégalités économiques, les rapports de pouvoir, les héritages du colonialisme ou encore les conséquences de l’extractivisme.
Les personnes qui disposent déjà de moins de ressources sont souvent celles qui ont le moins de possibilités pour s’adapter aux chocs climatiques.
Et lorsqu’il n’y a pas suffisamment de protection sociale ou de soutien institutionnel, les responsabilités supplémentaires retombent sur les familles et, très souvent, sur les femmes. C’est pourquoi nous devons considérer le care comme une dimension centrale de la question climatique et non comme une question séparée.
Comment passer de ces expériences locales à des politiques publiques intégrant réellement le lien entre climat et care ?
Cela nécessite beaucoup de volonté politique, ce qui est évidemment difficile à obtenir.
Mais, d’après mon expérience en Afrique du Sud, l’un des moyens de faire avancer certaines questions politiques, notamment sur le changement climatique, est de disposer de mouvements organisés avec une vision claire de ce qui doit changer.
Les organisations avec lesquelles nous avons travaillé ont une connaissance très fine de la manière dont le changement climatique affecte leur quotidien. Le problème est que leurs voix ne sont pas toujours entendues dans les espaces politiques.
Il faut donc se demander comment faire entendre ces voix dans les lieux où les décisions sont prises. Les personnes dont les vies sont les plus affectées par le changement climatique devraient être celles qui participent aux discussions sur les solutions.
Cela doit notamment concerner les politiques de protection sociale et d’infrastructures. Beaucoup de communautés ne bénéficient pas d’une protection sociale suffisante. Lorsque survient un choc climatique, elles se retrouvent pratiquement sans soutien.
Il faut donc une véritable implication des gouvernements nationaux, mais aussi une pression de différents acteurs, y compris des institutions internationales, pour que la question du lien entre climat et care soit davantage prise en compte.
Quelle est aujourd’hui la place du care dans les politiques climatiques et de développement ?
Je pense que nous devons précisément travailler à faire reconnaître cette relation.
Lorsque nous parlons de changement climatique, nous parlons souvent d’émissions, d’énergie, d’agriculture ou d’infrastructures. Mais nous devons aussi nous demander : qui prend soin des personnes lorsque les systèmes sont perturbés par les chocs climatiques ? Qui assure le travail supplémentaire lorsque les ressources deviennent rares ? Ce sont des questions essentielles.
Le care permet de voir les conséquences sociales du changement climatique d’une manière différente. Il permet notamment de comprendre que les effets d’une sécheresse ou d’une inondation ne s’arrêtent pas aux dégâts visibles. Ils se poursuivent dans les foyers, dans les familles et dans le travail quotidien de celles et ceux qui prennent soin des autres.
Si vous deviez transmettre une seule leçon aux décideurs africains pour les prochaines politiques climatiques et de développement, quelle serait-elle ?
Nous ne devons pas reproduire l’histoire qui nous a conduits à la situation actuelle.
L’Afrique a une longue histoire marquée par des rapports de pouvoir et par l’extraction de ses ressources. Nous devons aujourd’hui utiliser notre pouvoir pour faire avancer le continent.
Cela signifie investir davantage dans les populations, dans les infrastructures, dans le développement et dans l’éducation.
À mesure que le changement climatique s’aggrave, l’Afrique sera parmi les régions les plus affectées. Nous devons donc réfléchir de manière stratégique à la manière dont nous allons permettre à nos populations de s’adapter. Et je pense que cela dépasse la seule question climatique.
L’un des principaux enseignements que je retiens de ce travail sur le nexus climat-care est qu’il s’agit aussi d’une question économique : comment organisons-nous nos économies et comment distribuons-nous les ressources ?
ARD/ac/APA





