Le phénomène prend une ampleur particulière au regard des déclarations de Mohamed Ali Chaïbi, responsable du service de lutte contre les stupéfiants à la direction de la police judiciaire d’El Gorjani, qui a indiqué que les quantités saisies avaient été multipliées par environ mille en dix ans, passant de 150 grammes en 2013 à plus de 140 kg en 2023.Une partie de cette progression est attribuée à la porosité de la frontière tuniso-libyenne, longue d’environ 460 kilomètres. Selon Mohamed Ali Chaïbi, d’importantes quantités de stupéfiants, dont la cocaïne, transitent par cet axe. Les opérations menées au poste frontalier de Ras Jdir illustrent cette pression croissante.En février 2026, près de 30 kg de cocaïne ont notamment été découverts dans un véhicule immatriculé à l’étranger en provenance de Libye. Cette situation s’inscrit dans un environnement régional fragilisé par la fragmentation institutionnelle et sécuritaire libyenne depuis 2011.Dans un rapport publié en janvier 2026, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) décrit l’évolution de la Libye, passée d’un territoire de transit à un centre émergent de trafic et de redistribution de cocaïne vers l’Europe et le Moyen-Orient.Le document identifie deux principaux circuits d’approvisionnement. Le premier repose sur des expéditions maritimes en provenance de Colombie, du Brésil et de l’Équateur, dissimulées dans des conteneurs commerciaux. Le second emprunte les routes terrestres du Sahel, notamment à travers le Mali, le Burkina Faso et le Niger, avant de rejoindre le sud libyen.
Des groupes armés assureraient la protection de certains convois en échange de paiements ou d’une partie des marchandises.
Les circuits de contrebande ne se limitent toutefois pas à la frontière libyenne. L’ONUDC signale également des flux inversés depuis des ports européens, notamment Marseille et Gênes, vers les installations portuaires tunisiennes de La Goulette et de Radès.
Les cargaisons seraient dissimulées dans des véhicules particuliers ou des camions transportés par des navires commerciaux et des bateaux assurant le transport de passagers. Selon le rapport, les insuffisances des contrôles sur certaines liaisons maritimes à destination de l’Afrique du Nord favoriseraient ces mouvements.
Une partie des substances serait destinée au marché tunisien, tandis qu’une autre alimenterait les pays voisins.
L’attractivité économique de ces circuits constitue un autre facteur de développement du trafic. Mohamed Ali Chaïbi estime le prix du kilogramme de cocaïne à environ 300 000 dinars tunisiens sur le marché local, contre une fourchette de 25 000 à 43 000 euros en Europe, selon l’Agence de l’Union européenne sur les drogues (EUDA).
Cet écart pourrait renforcer l’intérêt des réseaux criminels pour les marchés nord-africains. À cette dynamique s’ajoute l’expansion de la production mondiale : selon le Rapport mondial sur les drogues 2026 de l’ONUDC, celle-ci a dépassé 4.000 tonnes en 2024, un niveau inédit.
Face à cette évolution, les autorités tunisiennes mettent en avant la coopération avec les pays voisins, les enquêtes conjointes et le partage de renseignements pour tenter de démanteler les réseaux transnationaux.
MK/AK/Sf/APA





