L’Afrique, riche d’un tiers de la production mondiale d’or, pourrait transformer cette manne en un levier puissant de développement. Pourtant, chaque année, entre 321 et 474 tonnes échappent aux radars officiels, nourrissant une économie grise estimée entre 24 et 35 milliards USD.
Le Conseil mondial de l’or a publié, en décembre 2024, un rapport alarmant sur les flux clandestins d’or africain, tandis que les Émirats Arabes Unis, plaque tournante du marché aurifère, intensifient leurs efforts pour assainir la filière.
Derrière ces initiatives, un enjeu majeur : replacer l’or au cœur d’un commerce responsable, sans entraver les dynamiques économiques du continent africain riche du tiers de la production mondiale. La majeure partie de cet or provient de l’exploitation minière artisanale et à petite échelle (EMAPE), une activité qui mobilise plus de 10 millions de personnes sur le continent africain.
Cependant, l’absence de cadres réglementaires adaptés laisse libre cours aux intermédiaires et réseaux de contrebandes. Dans des régions sous tension, comme le Sahel et l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), l’or alimente des groupes armés et des circuits criminels, rendant la traçabilité aussi complexe que cruciale.
En Afrique, l’exploitation aurifère ne se limite pas à une activité économique : elle façonne les conflits et finance des acteurs de l’instabilité. En République centrafricaine et au Soudan, le groupe Wagner contrôle directement des mines ou impose des taxes aux exploitants locaux.
Depuis 2022, ces opérations auraient généré près de 2,5 milliards USD selon le Conseil mondial de l’or. Dans l’Est de la RDC, l’enjeu est tout aussi stratégique. Des milices armées régulent l’accès aux mines et vendent l’or sur des marchés internationaux via des réseaux opaques.
Les Emirats arabes unis mobilisent la blockchain
Face à des dérives, les centres névralgiques du commerce aurifère prennent des mesures. Les Émirats arabes unis, avec des volumes commerciaux annuels de plus de 75 milliards de dollars sont en première ligne.
Dès 2023, Dubaï applique les normes « UAE Good Delivery Standards », imposant des audits indépendants et un contrôle strict des chaînes d’approvisionnement. Ces mesures, alignées sur les recommandations de l’OCDE, visent à garantir que l’or importé ne provient pas de zones de conflit ou de réseaux criminels.
En outre, les Émirats ont renforcé leur arsenal législatif, en intégrant des critères d’approvisionnement responsable dans leurs lois contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (AML/CFT). Les raffineries qui ne respectent pas ces normes sont exclues des circuits commerciaux.
L’innovation majeure réside dans l’intégration de la blockchain pour assurer une traçabilité infalsifiable du métal précieux. Cette technologie permet de suivre chaque lingot depuis son extraction jusqu’au marché, garantissant ainsi l’authenticité et réduisant les risques de fraude et de blanchiment.
Le Dubaï Multi Commodities Centre (DMCC) a été pionnier dans l’application de cette solution, en mettant en place un registre numérique sécurisé où chaque transaction est enregistrée de manière transparente.
Contrairement aux systèmes traditionnels de traçabilité, qui reposent sur des certifications parfois sujettes à falsification, la blockchain assure une vérification instantanée et irrévocable des mouvements d’or.
La Mauritanie, un modèle de régulation dans le Sahel
Les Émirats ne se contentent pas de réformes internes. Conscients du caractère transnational du trafic d’or, ils ont intensifié leur coopération internationale. En février 2024, un accord avec Tracfin, le service français de renseignement financier, a été signé pour échanger des informations sur les flux suspects et surveiller de près les transactions liées au trafic d’or.
Dans un contexte sahélien où le commerce de l’or est souvent associé à l’essor de l’insécurité et du crime organisé, la Mauritanie fait figure d’exception. Contrairement à ses voisins où l’orpaillage artisanal se développe hors du cadre légal, Nouakchott a instauré un cadre de formalisation qui permet de mieux encadrer l’exploitation minière.
Cette régulation a permis de contenir une partie du trafic, limitant ainsi l’emprise des groupes armés sur la filière aurifère. La Mauritanie a également renforcé ses liens économiques avec les Émirats arabes unis, faisant de son or un élément clé dans sa relation bilatérale avec Dubaï.
Des accords ont été signés pour améliorer les circuits de commercialisation et garantir un approvisionnement plus transparent. Ce partenariat vise à conjuguer attractivité économique et lutte contre la contrebande.
Un défi global qui nécessite des réformes structurelles
Si ces efforts témoignent d’une prise de conscience croissante, de nombreux défis persistent. La mise en place d’un système global de traçabilité ne dépend pas uniquement des places de négoce, mais aussi des pays producteurs, dont les cadres réglementaires restent insuffisants.
La persistance de groupes armés dans certaines zones aurifères complique encore davantage la lutte contre le trafic. En parallèle, la demande pour de l’or éthique s’accroît, et les consommateurs jouent un rôle clé dans la transition vers un marché plus responsable.
Soutenir des initiatives certifiées et encourager les pratiques transparentes dans la chaîne d’approvisionnement de l’or sont autant de leviers à activer pour réduire l’emprise de l’économie informelle.
L’enjeu est double : préserver le potentiel économique de l’or africain tout en éradiquant les pratiques illicites qui en freinent les bénéfices. L’avenir du secteur dépendra de la capacité des États à structurer leurs marchés tout en s’appuyant sur les nouvelles technologies pour garantir une transparence durable.
AP/Sf/APA