Des experts militaires et politiques soulignent qu’en l’espace de quelques jours, la confrontation entre l’Iran et l’alliance américano-israélienne s’est transformée en une vaste crise multiforme aux conséquences potentiellement durables pour la région et pour le monde entier.
L’expert militaire Samir Ragheb, cité par le journal égyptien en ligne «Ahraminfo » note que ce qui a débuté le 28 février 2026 comme une opération ciblée s’est transformée en la plus vaste confrontation militaire au Moyen-Orient depuis des décennies. La situation est désormais entrée dans ce que les spécialistes appellent un « tunnel sombre », ajoute-t-il.
Lancés avec une intensité foudroyante, les raids américano-israéliens — totalisant près de 900 frappes en seulement douze heures — ont méthodiquement visé les systèmes de missiles, la défense aérienne et les centres de commandement iraniens, observe-t-on. En représailles, Téhéran a déployé une stratégie de riposte asymétrique d’envergure, mêlant des offensives de drones et de missiles contre les infrastructures pétrolières et les bases américaines dans le Golfe à une guerre de navigation marquée par la fermeture du détroit d’Ormuz. Cet embrasement a provoqué un élargissement immédiat des fronts, incluant la reprise des hostilités entre Israël et le Hezbollah, ainsi que l’interception de drones iraniens par l’OTAN à proximité des bases britanniques à Chypre, ajoute le média égyptien.
L’expert Ragheb souligne qu’après une première phase visant à paralyser l’appareil militaire, « l’offensive est entrée dans une phase de destruction des infrastructures vitales, marquant une transformation radicale de la banque de cibles ». Le ciblage énergétique a notamment provoqué des incendies massifs dans des centres de stockage près de Téhéran, entraînant des « pluies noires » de suie sur la capitale, tandis que les zones industrielles d’Abbasabad et de Shenzar, piliers de la production de missiles, ont été lourdement frappées.
Pour sa part, Soheil Diab, expert en sciences politiques à Nazareth, fait observer que ce tunnel sombre s’est traduit par plusieurs dangers, dont d’abord l’élargissement du champ de la guerre. « Il existe une grogne européenne : une partie veut participer à la guerre avec les Etats-Unis, une autre non, une autre s’en distancie, et une dernière met en garde. Nous avons également constaté que la tension entre l’Iran et les pays du Golfe a considérablement augmenté et que le débat interne aux Etats-Unis s’est intensifié, non seulement au Congrès et à la Chambre des représentants, mais aussi dans la rue américaine et au sein même du Parti républicain, critiquant la poursuite de la guerre », explique-t-il.
Il estime dans ce sens que le scénario initial de Washington et Tel-Aviv reposait sur un effondrement du régime en cinq jours, selon la publication cairote. L’idée était d’appliquer le « modèle vénézuélien » : décapiter le sommet de l’Etat, détruire l’économie et attendre que la population, exaspérée, renverse le pouvoir. Or, au cinquième jour de cette guerre, une nouvelle phase a commencé après que le régime a tenu bon. Le régime a résisté et l’assassinat du guide suprême Ali Khamenei a produit l’effet inverse de celui escompté, marquant le début de la guerre d’usure, fait-il noter.
« C’est ce scénario que le lobby sioniste et Benyamin Netanyahu lui-même ont utilisé pour convaincre Donald Trump. Ils l’ont persuadé que cela constituerait une base positive pour les élections de mi-mandat de Trump et du Parti républicain aux Etats-Unis et une possibilité de bénéficier de l’énergie, du pétrole et du gaz iraniens à l’avenir après un changement de régime », explique l’analyste.
Et d’ajouter : « Ce n’est pas la première fois qu’ils commettent une telle erreur d’appréciation, cela s’est également produit lors de la précédente guerre de douze jours en juin dernier, ainsi qu’en d’autres lieux, y compris dans la bande de Gaza. Jusqu’à présent, Netanyahu n’a réussi ni à fermer ni à trancher définitivement aucun front, que ce soit au Liban, à Gaza, en Syrie ou en Cisjordanie ».
Les analystes soulignent qu’un tournant historique a été franchi le 9 mars 2026 avec la nomination éclair de Mojtaba Khamenei, 56 ans, pour succéder à son père en tant que guide suprême. Ce choix envoie des messages forts selon Soheil Diab qui note que cet homme, dont beaucoup d’Iraniens n’avaient jamais entendu la voix, sort de l’ombre pour prendre la tête du pays dans un contexte de crise extrême.
Fort d’une « légitimité du martyre » après avoir perdu une grande partie de sa famille dans les frappes, Mojtaba Khamenei est perçu comme plus radical que son père, il incarne désormais une volonté farouche de vengeance et de résilience nationale. Sa nomination rapide en plein conflit constitue un défi direct adressé à Washington, explique l’expert, qui précise que l’élection de Mojtaba Khamenei représente un défi majeur pour l’Amérique et Israël. D’un côté, parce qu’elle fait tomber le pilier doctrinal principal de cette agression contre l’Iran, comme l’explique Soheil Diab.
L’estimation initiale prévoyait que l’assassinat du guide suprême iranien conduirait nécessairement à l’élection d’un successeur plus flexible, prêt à se soumettre aux conditions de reddition américaines, surtout si l’assassinat était accompagné d’une série de frappes militaires massives. Or, cela ne s’est pas produit. D’un autre côté, le fait que le processus d’élection se déroule en plein coeur d’une guerre acharnée, charnière et existentielle — avec une telle rapidité et une telle publicité malgré toutes les menaces américaines et israéliennes — montre que le pays n’est pas prêt à faire de compromis sur le moindre détail, explique encore cet expert.
« Ce changement de leadership laisse présager un durcissement stratégique majeur, marqué par une accélération probable de l’enrichissement nucléaire et une intensification de l’usage des proxys régionaux pour déstabiliser ses adversaires », souligne encore Soheil Diab, qui note que l’élection de Mojtaba Khamenei va déclencher un débat majeur aux Etats-Unis sur l’erreur de jugement préalable concernant les retombées de l’assassinat du guide suprême.
Pour l’analyste, « cet assassinat a produit des résultats inverses à ceux planifiés par les Etats-Unis. Cela est de nature à approfondir les clivages au sein de la scène intérieure américaine, ainsi qu’à accentuer les divergences de vues entre les Américains et les Israéliens. Quoi qu’il en soit, je pense qu’il deviendra clair, tôt ou tard, que la décision d’assassiner le guide suprême iranien dès le début des hostilités a été la plus grande erreur stratégique de cette guerre commise par Trump et Netanyahu », estime-t-il.
Selon Samir Ragheb, face à cette situation, nous avons atteint une phase d’impasse. Plusieurs événements pourraient se produire si un cessez-le-feu n’intervient pas prochainement. D’abord, il est possible qu’il y ait une autre banque de cibles, c’est-à-dire qu’Israël et les Etats-Unis possèdent des armes nucléaires qu’ils pourraient utiliser. Ensuite, il est également possible d’occuper une partie de l’Iran près du détroit d’Ormuz pour contrôler les voies navigables, mais cela coûterait un prix exorbitant en vies humaines et en cercueils retournant aux Etats-Unis, provoquant un débat au sein de la société américaine que Trump ne pourrait affronter.
« Le paysage se dessine autour d’une équation contradictoire : les Etats-Unis veulent changer le comportement iranien sans occupation, tandis que l’Iran incarne le défi à travers un guide portant dans ses gènes le sang de son père, de sa mère et de son épouse. La nomination de Mojtaba Khamenei a presque définitivement fermé la porte à la solution vénézuélienne et a ouvert, à la place, une fenêtre sur une phase plus longue et plus sanglante », conclut Samir Ragheb dans ses analyses.
AK/te/Sf/APA





