Les économies légales et illicites s’entremêlent à Eastleigh, quartier de Nairobi où se concentrent activités commerciales, migrations, inégalités et enjeux sécuritaires, selon une étude du Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC).
Surnommé « Little Mogadishu », le quartier Eastleigh abrite la plus importante communauté somalienne de Nairobi et constitue l’un des principaux centres commerciaux de la capitale kényane. Le quartier est également confronté à la violence des gangs, à la traite des personnes, au trafic, à la falsification de documents, à l’accaparement foncier et aux marchés de drogues illicites.
L’étude City of Contrasts s’appuie sur cinq tables rondes organisées entre novembre 2025 et février 2026, réunissant des représentants des forces de sécurité et des autorités, de la société civile, des habitants ainsi que des membres de la communauté somalienne réfugiée et migrante d’Eastleigh. Ces échanges ont abouti à un Shared Security Pact, qui rassemble des recommandations issues des domaines où les participants ont trouvé des points d’accord.
Pour Ken Opala, coordinateur de terrain du GI-TOC pour l’Afrique de l’Est, les recherches ont montré que les économies légales et illégales sont parfois difficiles à distinguer. Des groupes criminels peuvent intervenir dans des marchés légitimes, tandis que des revenus issus d’activités illicites peuvent être réinjectés dans l’économie légale, notamment dans l’immobilier.
Les gangs constituent l’une des illustrations de cette imbrication. Ils peuvent être sollicités par des responsables politiques pour assurer leur protection ou intimider leurs adversaires, mais aussi par des hommes d’affaires pour défendre leurs intérêts ou faire pression sur des concurrents.
Le foncier constitue un autre secteur où les frontières entre activités légales et illicites peuvent être difficiles à établir. Selon Ken Opala, des terres acquises illégalement peuvent bénéficier d’une apparence de légitimité grâce à des connexions avec des responsables publics.
Les chercheurs ont également relevé des différences dans les relations entre la communauté somalienne et les autorités. Des responsables économiques plus aisés peuvent entretenir des relations établies avec les services publics, tandis que des habitants plus pauvres ou marginalisés ont évoqué des cas de corruption policière et de plaintes qui ne seraient pas prises en compte.
Le recours au maslaha, système traditionnel somalien de règlement des différends, constitue une autre dimension de cette situation. Le GI-TOC relève que ce mécanisme peut être utilisé pour régler des différends, mais que des affaires relevant de la criminalité grave peuvent également y être traitées au lieu d’être transmises à la police ou aux tribunaux. Le Shared Security Pact recommande ainsi que le maslaha reste consacré aux différends civils et aux infractions mineures, tandis que les crimes graves soient orientés vers la justice formelle.
La traite des personnes illustre également les liens entre les différentes sphères. Selon l’étude, certains recruteurs sont connus dans la communauté et peuvent disposer d’entreprises et de bureaux enregistrés, ce qui complique les poursuites lorsque les familles ont initialement accepté les arrangements avant de retirer leurs plaintes.
Le GI-TOC estime que ces différentes économies illicites ne fonctionnent pas séparément, mais peuvent se connecter et se renforcer mutuellement.
À l’approche des élections de 2027 au Kenya, les chercheurs indiquent suivre particulièrement les liens entre gangs et politique. À Eastleigh, ces groupes peuvent être impliqués dans la concurrence autour de marchés criminels, mais aussi dans des opérations d’intimidation ou des activités liées aux campagnes électorales.
L’étude relève par ailleurs l’influence des chocs climatiques sur les déplacements de populations depuis la Somalie et le nord du Kenya vers Nairobi. L’arrivée de personnes vulnérables sans logement stable, documents ou soutien peut accroître leur exposition à l’exploitation.
Le GI-TOC souligne toutefois qu’Eastleigh et la communauté somalienne de Nairobi ne doivent pas être définis par la criminalité organisée. Le quartier permet plutôt d’observer des phénomènes qui dépassent ses frontières, notamment les gangs politiques, la corruption, les inégalités, les difficultés d’accès à la justice et les liens entre économies légales et illicites.
AC/Sf/APA





