Le port de Dakar constitue aujourd’hui une plateforme stratégique du commerce international des ailerons de requin à destination des marchés asiatiques, selon un rapport d’investigation de l’Environmental Justice Foundation (EJF).
Présenté jeudi 23 juillet 2026 à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), le rapport de l’Environmental Justice Foundation (EJF) dénonce des insuffisances dans les dispositifs de contrôle et appelle au renforcement de la surveillance pour protéger des espèces menacées.
Intitulé « Couper et disparaître : le Sénégal, plaque tournante du commerce mondial des ailerons de requin », le rapport met en lumière l’ampleur d’un trafic impliquant plusieurs acteurs du secteur halieutique et des flottes étrangères opérant dans l’Atlantique.
L’enquête, menée entre 2020 et 2026, repose sur 124 entretiens réalisés auprès de pêcheurs indonésiens et philippins ayant travaillé à bord de palangriers chinois et taïwanais, ainsi que sur l’analyse de photographies, de vidéos embarquées, de données de navigation et de flux commerciaux internationaux.
Selon l’EJF, Dakar est devenu un important centre régional de débarquement et de transit d’ailerons de requin, principalement destinés à la Chine, à Hong Kong et à d’autres marchés asiatiques où ils alimentent notamment le commerce de la soupe d’ailerons de requin.
Des espèces menacées
Le rapport rappelle que plusieurs espèces concernées sont inscrites aux annexes de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). Le Sénégal, en tant que pays exportateur, doit donc garantir la légalité, la traçabilité et la durabilité de ces opérations.
L’organisation environnementale souligne que, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), près de 70 % des requins pélagiques sont menacés d’extinction, tandis que jusqu’à 101 millions de requins seraient capturés chaque année dans le monde.
L’enquête décrit également la pratique du « finning », consistant à retirer les nageoires des requins avant de rejeter leurs carcasses en mer. Sur les 130 palangriers chinois et taïwanais analysés, 57 % des navires chinois et 23 % des navires taïwanais auraient recours à cette méthode. Parmi les 71 navires ayant fait escale à Dakar entre 2020 et 2025, 41 sont directement mis en cause dans les témoignages recueillis.
Les pêcheurs interrogés évoquent notamment des débarquements nocturnes, des cargaisons dissimulées, des destructions de preuves et un niveau de surveillance jugé insuffisant dans les opérations portuaires.
Le Sénégal parmi les principaux exportateurs mondiaux
D’après le rapport, le Sénégal aurait exporté environ 1 360 tonnes d’ailerons de requin entre 2015 et 2024, figurant parmi les vingt premiers exportateurs mondiaux. La Chine et Hong Kong représentent les principales destinations de ces exportations.
Au-delà des ailerons, l’EJF attire également l’attention sur les autres produits halieutiques débarqués par ces flottes, notamment le thon, susceptible d’intégrer des chaînes d’approvisionnement internationales vers le Japon, l’Union européenne, la Corée du Sud ou les États-Unis.
L’IUPA appelle à une gestion durable des ressources
Prenant part au lancement du rapport, le professeur Alassane Sarr, directeur de l’Institut universitaire de pêche et d’aquaculture (IUPA) de l’UCAD, a insisté sur l’urgence d’une meilleure gestion des ressources halieutiques.

« Dans un contexte marqué par une baisse importante de la production halieutique, due principalement à la surpêche et aux effets des changements climatiques, nous devons être beaucoup plus résilients », a-t-il déclaré.
Pour lui, la surexploitation des ressources et les mauvaises pratiques de pêche « mettent en péril les activités de pêche de nos communautés ».
Saluant le travail de l’EJF, il a estimé que l’étude sur les ailerons de requin apporte « d’importants résultats qui incitent les autorités compétentes à prendre les mesures nécessaires ». Il a également rappelé que les défis liés au commerce des espèces marines ne concernent pas uniquement les requins, citant notamment le cas des hippocampes, qui font également l’objet d’une surveillance internationale.
Le directeur de l’IUPA a par ailleurs réaffirmé la disponibilité de l’université à accompagner les efforts de conservation.
« L’université est un institut de formation et de recherche. Elle doit être un acteur utile au service de nos communautés », a-t-il indiqué, appelant à une implication accrue de toutes les parties prenantes dans la préservation des écosystèmes aquatiques.
L’EJF plaide pour un renforcement des contrôles
De son côté, Bassirou Diarra, directeur pays de l’EJF, a expliqué que ce rapport constitue une première étape de recherche destinée à améliorer les politiques de gestion des requins au Sénégal.
« Il s’agit d’un rapport d’investigation internationale portant sur les requins, notamment sur les prélèvements de requins, y compris les prélèvements illégaux », a-t-il indiqué, précisant qu’il existe également « des prélèvements légaux, notamment ceux réalisés par les palangriers qui transitent par le port de Dakar ».
Selon lui, la problématique concerne plusieurs acteurs, notamment le port, la gestion des pêches et les institutions chargées du suivi des espèces protégées, dont la CITES.
« Les recommandations qui vont sortir devraient améliorer notre plan d’aménagement sur les requins, qui sont des espèces spécifiques très importantes pour l’écosystème parce qu’ils jouent un rôle de régulateur », a-t-il souligné.
Bassirou Diarra a également insisté sur l’importance du rapprochement entre recherche scientifique et action publique. « L’université doit servir à améliorer les conditions de vie des populations et permettre aux jeunes étudiants de créer des vocations qui pourront plus tard servir leur carrière et leurs communautés », a-t-il déclaré.
Des recommandations pour mieux protéger les requins
Dans ses recommandations, l’EJF appelle les autorités sénégalaises à renforcer l’application de l’Accord relatif aux mesures du ressort de l’État du port (AMREP), à intensifier les inspections des navires étrangers et à appliquer systématiquement le principe des « nageoires naturellement attachées au corps », considéré comme l’un des moyens les plus efficaces pour lutter contre le prélèvement illégal des ailerons et améliorer la traçabilité des captures.
L’organisation estime que ces mesures sont indispensables pour préserver les populations de requins et garantir une exploitation durable des ressources marines.
TE/Sf/APA







